Prescription de bisous

Je sors de chez vous et je me sens impuissante. Vous veillissez, et c’est dur, je le comprends. Mais malheureusement je ne sais pas comment guérir la vieillesse.  

Alors que vous êtes une intarissable pipelette, plus personne ne veut vous écouter.  

Alors que vous aimiez tant aller faire vos courses, choisissant tel jambon plutôt que tel autre, testant une nouvelle marque de chocolat, vous ne pouvez plus. Une saleté de rhumatisme bizarre vous handicape depuis quelques mois.

Vous preniez le tramway, et vous ne le prenez plus, de peur que personne ne vous laisse une place assise.

Vous alliez voir vos voisines en face, et vous n’y allez plus, car des jeunes s’amusent en scooter dans la rue et vous avez peur d’être renversée.

Vous avez l’impression d’être un boulet, de ne servir à rien, vous qui étiez tellement active.

J’ai du ouvrir de grands yeux ronds quand j’ai entendu la sonnerie de votre téléphone, une retentissante corne de brume. Vous m’avez expliqué que ça vous rappelait le temps où vous vous occupiez des écluses. Ca vous rappelle le temps où vous étiez une jeune femme fringante.

C’est malheureusement impossible, mais j’aurais vraiment aimé vous faire une ordonnance comme cela :

– 3 bisous trois fois par jour

– 2 heures de papotage entre copines deux fois par jour

– 15 gouttes d’élixir de jouvence le soir

Quantité souhaitée pour un mois, renouvelable indéfiniment.

 

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Petite leçon d’humilité

Etre médecin c’est chouette. Il y a certaines journées très gratifiantes, pendant lesquelles j’ai l’impression de vraiment aider mes patients. Ils me font confiance, me respectent, me remercient. J’ai l’impression d’être efficace. J’adore ces journées là, le risque étant peut-être de prendre la grosse tête.

En contrepartie, il y a les journées comme aujourd’hui, pendant lesquelles je me sens d’une nullité sans pareille. Il y a eu la journée de la fausse bronchiolite, dont j’ai déjà parlé. Il y a eu la fois où j’ai laissé repartir un gamin déshydraté sous prétexte que ça ennuyait la maman d’aller à l’hôpital. Bien sûr je n’avais pas pris son numéro, ce qui m’aurait permis de rectifier le tir. J’ai eu 48 heures très pénibles avant de savoir qu’il allait finalement bien. Aujourd’hui, j’apprends que je suis passée à côté d’une grossesse chez une ado il y a quelques mois. Certes, elle aurait pu réagir, ne voyant pas ses règles arriver, non ? Visiblement elle a du sécher les cours d’éducation sexuelle.

Le contexte était trompeur, elle avait consulté maintes fois pour des symptomes similaires : douleurs abdominales, nausées. Quelques mois auparavant, lors d’un autre remplacement, elle avait consulté pour les mêmes motifs, et je me rappelle de son regard horrifié quand j’avais abordé le sujet des relations sexuelles. Bref, quand je l’ai vue cette fois ci, accompagnée de sa maman bien sûr, je n’en ai pas reparlé, car j’étais convaincue qu’elle était à mille lieues de tout cela. Loupé. Cette fois ci, ce n’était pas comme d’habitude. Cette fois ci elle était enceinte.

Etre médecin, c’est chouette mais parfois un peu difficile. L’erreur n’est jamais loin, nous marchons sur un fil.

Protégé : Un anti-inflammatoire puissant

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Peace and love

L’agressivité est présente partout dans la vie quotidienne.

Le matin, quand j’allume la radio. Les journalistes agressent les invités afin de les déstabiliser et de pouvoir peut-être provoquer « la » phrase de trop, qui fera le « buzz ». Les politiques agressent en permanence leurs adversaires, empêchant ainsi tout débat d’idée constructif.

Les patients m’agressent parfois, mais heureusement ça reste rare. Mme H. m’engueule à l’interphone parce que je passe à 11h30 au lieu de 14 heures. Je ne la blâme pas, mais le message serait tout aussi bien passé un ton en dessous. Mr C. me traite de connasse car j’ai fait répéter le nom de sa mère trois fois au téléphone. Pas de ma faute si elle est espagnole et que je ne comprends rien, non ? Pourquoi n’a t-il pas pris le combiné pour me répéter simplement son nom.

Les patients me racontent leurs agressions au quotidien : c’est tour à tour leur employeur, leurs collègues, ou leur conjoint. Ils en souffrent.

Le soir quand je rentre, on me klaxonne quand je ne démarre pas assez vite. Et ce pauvre petit papi qui peine à faire un créneau dans sa Fiat Panda, qu’est ce qu’il se prend !

A force de tant d’agressivité ambiante, tout le monde se sent agressé pour un rien (moi la première, en passant).

Oui, j’ai dit que le statut de remplaçant me gênait parfois quand les médecins remplacés avaient des habitudes de prescription différentes des miennes. Et j’ai donné les antibiotiques en exemple, même si j’aurais pu parler d’autre chose. J’avais en tête ce remplacement chez le Dr Bactrim, qui adorait prescrire du Bactrim pendant 8 jours pour la moindre pharyngite. Bon…attitude discutable, non ?

Mais je n’ai jamais dit que je ne prescrivais pas des ATB en excès moi aussi ! Devant des angines fébriles qui traînent à streptatest négatif, j’ai prescrit des antibiotiques. Devant une bronchite virale, j’ai prescrit des antibiotiques. J’essaye de faire au mieux, mais face au patient ce n’est pas toujours facile, je le sais.

Alors je suis vraiment désolée de voir que des médecins généralistes se sont sentis agressés à mes propos. Je ne prétends pas du tout être un super médecin supérieur à la moyenne des généralistes.

Cette agressivité ambiante est tellement omniprésente qu’on a tendance à ne plus la voir. Mais ses effets délétères n’en sont pas moins présents. Combien de déprimés, d’insomniaques, en sont les victimes ?

En ce qui me concerne, quand je suis dans ma bulle ça va : je joue de la musique ou je pars en voyage avec mon amoureux, et je suis complètement zen. Mais dès que je m’immerge à nouveau dans ce bouillon d’agressivité qu’est notre société, je redeviens l’anxieuse chronique, qui lutte pour ne pas aller chercher la boîte de Lexomil au fond du placard.

 

Hommage aux peuples des montagnes

Aujourd’hui il a fait beau et chaud. Il flotte un parfum d’été très agréable après toute cette grisaille. La lumière de fin du jour est douce et chaude. Nous sautons sur l’occasion et nous offrons un petit resto en bord de mer. Juste comme ça, pour le plaisir. La mer est calme, quelques personnes osent la baignade, des enfants passent, juchés sur des poneys.

Il est songeur. Je lui demande à quoi il pense. « Aux gens que l’on a rencontrés pendant le voyage, qui vivent toute l’année dans le froid. Tu te rends compte de la chance qu’on a ? »

Je me rappelle de ces terminaux de bus au petit matin, dans lesquels il est impossible de trouver une place. La température est glaciale malgré la foule compacte et grouillante.

Je me rappelle de ce village perché à plus de 4000 mètres d’altitude, où les paysages sont beaux à couper le souffle. Il n’y a pas d’eau chaude, seulement un robinet d’eau froide à l’extérieur. Dès qu’il pleut, l’électricité est coupée et le village est plongé dans le noir. Et il pleut presque tous les jours après 15 heures.

Je me rappelle de ces femmes aux longues tresses et leurs chaussettes en laine, leurs châles, leurs pulls, et leurs sandales. Je rêvais pour elles de bottines fourrées.

Et ces enfants aux joues pourpres, forcés de faire la manche. On leur achetait parfois des petites figurines en laine, mais le plus souvent on leur passait devant rongés par la culpabilité.

Ces jeunes filles qui épluchent les patates dans le noir, à la nuit tombée. On leur avait prêté notre lampe frontale, et ça les avait tellement fait rire.

Ce guide sans âge qui ascensionne trois fois par semaine un volcan culminant à 5800 mètres d’altitude. Il rêve de découvrir les Alpes un jour.

Je me rappelle de chacun d’entre eux. Comment réagiraient-ils s’ils étaient directement téléportés à ma place devant mon carpaccio ? Seraient-ils surpris de découvrir une vie dépourvue de toute rudesse ?

Je ne sais pas si je mesure bien notre chance, je sais que j’ai parfois tendance à oublier un peu. Mais ce soir, nous pensons très fort à eux, et nous nous resservons un peu de rosé, à leur santé !

Et si je m’installais ?

Il y a 2 ans 6 mois et 15 jours à 8h10, j’avais mal au ventre, morte de trouille avant mon tout premier remplacement.

Trente-deux médecins remplacés plus tard (oui, j’ai compté) je m’interroge… et si je m’installais ?

Ma vie a été mouvementée ces dernières années. J’ai pondu une thèse dans la douleur, je suis partie en voyage à l’autre bout du monde plusieurs mois avec mon amoureux (et c’était formidable), nous avons déménagé en terre inconnue, du moins pour moi. J’aspire peut-être à plus de stabilité.  

Je ne voulais pas m’installer, du moins pas tout de suite. Pour moi c’était un boulet à mon pied. C’était comme un mariage mais sans les sentiments. Je voulais continuer à être libre, pouvoir partir 3 ans aux îles Fidji si ça me chantait.

Mais la question est bien là, depuis notre retour de voyage. Insidieuse au début, de plus en plus pressante. Et si je m’installais ?

J’en ai ma claque des remplacements. Devoir toujours m’habituer à d’autres pratiques, d’autres patients, d’autres secrétaires. Allumer systématiquement le GPS en visite, et pester parce qu’il est de plus en plus capricieux (mon GPS m’enverrait-il un message subliminal…). Ne pas avoir de retours sur ma façon d’être, de faire.

J’ai envie d’avoir mes patients, de les suivre au long cours, de les soigner comme je le veux sans avoir à rendre de comptes. J’ai envie d’avoir une pratique plus approfondie, ce qui me paraît difficile dans le caractère ponctuel de l’exercice du remplaçant.

Mais voilà, ce n’est pas si simple. J’ai peur que ça ne marche pas, j’ai peur d’être débordée et de perdre mes loisirs, j’ai peur de ne pas pouvoir profiter de mes (futurs) enfants. J’ai peur de toutes les démarches administratives encadrant une installation. Je sais qu’une installation sera forcément assortie de contraintes, mais ne seront-elles pas trop pesantes ? Ne me feront-elles pas regretter mon choix ?

Cette question est probablement le fruit de mon évolution personnelle, mais un évènement récent l’a précipitée. Un médecin m’a proposé de lui succéder dans le cabinet de mes rêves : milieu rural sans être paumé, associés sympas avec des pratiques qui me correspondent, secrétaires ultracompétentes, tout informatisé, etc etc… Seul bémol : ce médecin travaille beaucoup, minimum 30 consultations/j.  Pour l’instant je temporise, je prétexte mon arrivée récente dans la région pour prendre mon temps. Je n’ai pas fermé la porte. Mais il va finir par se lasser.

Alors voilà, je m’interroge.

Vindiou, c’est encore l’p’tit docteur !

Mon remplacement à Saint Bledpomé se termine, et j’ai décidé que je n’y reviendrai pas, pour des tas de raisons inintéressantes à raconter ici.

Mais je voudrais rendre justice aux patients que j’ai peut-être mal jugés au début (cf mon premier billet).

Lors de mon remplacement précédent (quand j’ai failli tout laisser tomber pour des poules), Huguette, 83 ans, m’a demandé de passer la voir car elle était fatiguée. Bon, Titine et moi sommes allées lui rendre visite dans sa vieille ferme. Huguette n’allait pas si mal, elle était en train de faire son jardin. Je l’ai examinée, et j’ai trouvé le cœur franchement  irrégulier. Quand je le lui ai dit, elle a levé les yeux au ciel « Mais vous êtes tous pareils les remplaçants, ils me disent tous ça… mon cœur il a toujours été comme ça ! »

Et effectivement, de visite en visite, cette irrégularité était mentionnée à plusieurs reprises dans le dossier.

Elle m’a dit qu’elle avait déjà vu un cardiologue, et que tout allait bien. J’ai cherché le compte rendu du cardiologue, et je l’ai trouvé tout au fond, tapé à la machine, datant de 1991 et mentionnant quelques extrasystoles.

Je me suis un peu marrée, et lui ai dit qu’une consultation tous les 21 ans n’était peut-être pas du luxe. Elle a haussé les épaules, et je crois bien qu’elle a esquissé un sourire.

Mais elle a catégoriquement refusé d’aller voir le cardiologue. Non non non, c’était trop loin, et puis il fallait bien mourir un jour.

J’ai rédigé le courrier, en lui disant de réfléchir. Je n’ai pas plus insisté, car je pensais que je ne ferais que la braquer davantage. Elle était déjà sous Kardégic pour une raison inconnue, mais en l’occurrence ça m’arrangeait bien, et cette arythmie, probablement présente depuis des lustres, était bien tolérée. Je lui ai prescrit ses vitamines inutiles qu’elle me réclamait à corps et à cris, et suis partie.

Lundi, quand je suis revenue à Saint Bledpomé, j’ai reçu le courrier du cardiologue au sujet d’Huguette, qui avait finalement pris RDV assez rapidement, et qui était bel et bien en fibrillation auriculaire.   

Aujourd’hui, c’est Germaine qui vient me voir, pour une douleur de la cheville. Son fils lui a conseillé de se faire prescrire une pommade. En fait c’est un magnifique ulcère tout dégoutant, qui ne date pas d’hier, avec une peau péri-ulcéreuse très inflammatoire, ce qui explique peut-être la douleur récente.

Je lui explique qu’il faut faire venir une infirmière à la maison pour le pansement, elle souffle une première fois.

Je lui explique qu’il va falloir aller faire un doppler (à 25km), elle souffle une deuxième fois.

« Et ma pommade ? » Non Madame, ça ne se soigne pas avec une pommade.

Elle souffle une troisième fois.

« Oui mais le Dr Tulipe m’avait donné une pommade »

Je cherche dans le dossier, effectivement il lui a prescrit de la diprosone en 2009 devant des démangeaisons isolées, ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

Elle souffle une quatrième fois.

Je la sens en colère, j’ai du mal m’y prendre. Je reprends tout depuis le début. Je lui dis que je la comprends, que ce n’est pas facile, mais que c’est justement pour que ça ne devienne pas encore plus difficile que je fais tout cela. Que ça peut s’infecter. Que ça peut s’étendre. Que ça peut faire encore plus mal. Nous parlons longtemps. Nous appelons ensemble l’infirmière. Je lui prends un rendez-vous pour le doppler. Je lui explique à quoi sert l’examen.

Et elle m’écoute. Elle ne souffle plus. Elle me remercie et me sourit en partant.

Les gens de Saint Bledpomé sont bourrus et têtus, qu’on se le dise. Et ça ne sert à rien de leur crier dessus, ils ne feront que s’emmurer dans leur refus obstiné. Il faut y aller progressivement, les laisser faire leur chemin à leur rythme.

Et maintenant que j’ai compris tout cela, j’aime bien les gens de Saint Bledpomé.

Réponse à Schaumann

Bonsoir Schaumann,

Si je te réponds par un billet, et non en privé, c’est parce que je pense que je me suis peut-être mal exprimée. Ca me chagrinerait que d’autres aient tout compris à l’envers comme toi, donc je préfère apporter quelques précisions.

Voici ton commentaire :

« Mouais …
Question plaidoyer pour la MG, faudra repasser, parce que là …Autant Gélule ou Genou des Alpages font partie des médecins généralistes que j’admire, auxquels je présente mes respects la tête baissée et un genou à terre, autant ce témoignage fait partie des innombrables choses qui m’ont fait me demander “Mais que fais-je en MG ?” lorsque j’ai découvert le monde merveilleux des généralistes libéraux de ville, et qui m’ont fait me demander “Mais pourquoi n’ai-je pas redoublé ma D4 ? Ah oui, parce que je n’ai pas eu de stage en MG avant l’internat ! En cela, je suis aussi content qu’il soit devenu obligatoire, mais je ne pense pas qu’il soit aussi bénéfique que le souhaitent ceux qui le prônent à tort et à travers.
Non, vraiment, assumer qu’on doute sur une bronchiolite parce qu’on est fatigué(e), l’envoyer aux urgences en appelant après (pas avant pour prévenir ? le récit n’en fait pas mention, mais cela aurait peut-être rendu l’interne de garde plus aimable …), aller à son groupe Balint en sortant, lire un bon Winckler avant de s’endormir et de rêver que tous ces salauds de spécialistes hospitaliers existeraient plus jamais de la vie … Se réjouir de toute la prévention qu’on parvient à faire, de la participation à des dépistages justifiés … Lire prescrire et apprendre, sur la base de données de la science, qu’en pratique, mieux vaut s’abstenir ? Comment peut-on accepter cela ? Sérieusement ? Comment le p’tit (ou la p’tite) P1 qu’on était en est progressivement venu à accepter cela ? »

Ok, donc reprenons :

« Mouais …
Question plaidoyer pour la MG, faudra repasser, parce que là …

Je n’ai jamais rien prétendu de tel.

…Autant Gélule ou Genou des Alpages font partie des médecins généralistes que j’admire, auxquels je présente mes respects la tête baissée et un genou à terre, autant ce témoignage fait partie des innombrables choses qui m’ont fait me demander “Mais que fais-je en MG ?” lorsque j’ai découvert le monde merveilleux des généralistes libéraux de ville, et qui m’ont fait me demander “Mais pourquoi n’ai-je pas redoublé ma D4 ? Ah oui, parce que je n’ai pas eu de stage en MG avant l’internat ! En cela, je suis aussi content qu’il soit devenu obligatoire, mais je ne pense pas qu’il soit aussi bénéfique que le souhaitent ceux qui le prônent à tort et à travers…

Ok, donc là c’est toi qui as un problème. Si tu as des doutes sur ton orientation professionnelle, c’est dommage pour toi, mais permets moi de douter du rôle que joue mon petit billet inoffensif là dedans. Petit billet par lequel je ne fais qu’exprimer mon ressenti, je ne prétends pas délivrer une vérité.

…Non, vraiment, assumer qu’on doute sur une bronchiolite parce qu’on est fatigué(e), l’envoyer aux urgences en appelant après (pas avant pour prévenir ? le récit n’en fait pas mention, mais cela aurait peut-être rendu l’interne de garde plus aimable …)…

Eh oui, quand je suis épuisée et que mon raisonnement flanche face à un bébé de trois mois une veille de we, je préfère déléguer, je pense que c’est plus prudent même si pour mon ego c’est pas top. Et je préviens TOUJOURS avant d’envoyer quelqu’un aux urgences, seulement je n’ai pas mentionné tous les détails de l’histoire, le billet en aurait été sérieusement rallongé. Et j’appelle TOUJOURS après avoir hospitalisé pour avoir des nouvelles. C’est un truc de fou, non ?

Et je n’ai rien contre cette interne (peut être une MG d’ailleurs), j’aurais pu penser la même chose quelques mois plus tôt. Ce que je voulais seulement dire, c’est que j’avais pris conscience que les mondes libéral/hospitalier ne se comprenaient pas toujours, et que j’en avais pris une conscience aigue cette fois là, car c’était la première fois que je me retrouvais du côté du MG qui a essayé de bien faire mais qui a merdé.

…aller à son groupe Balint en sortant, lire un bon Winckler avant de s’endormir et de rêver que tous ces salauds de spécialistes hospitaliers existeraient plus jamais de la vie…

Je n’ai jamais fait de groupe Balint, mais pourquoi pas un de ces jours.. Winckler est peut-être contestable sur certains points, mais tu ne peux pas nier qu’il a grandement participé à valoriser la MG.

Quant aux spécialistes, je les aime vraiment bien, ouais, même que je sors tout juste d’une formation organisée par des gynécos. J’ai même des super copains spécialistes. Je voulais seulement insister sur la méconnaissance du boulot du généraliste par CERTAINS spés, pas tous hein…mais dans les CHU, où on est formés, c’est quand même assez fréquent (encore une fois, ce n’est que ma petite expérience).

Se réjouir de toute la prévention qu’on parvient à faire, de la participation à des dépistages justifiés … Lire prescrire et apprendre, sur la base de données de la science, qu’en pratique, mieux vaut s’abstenir ? Comment peut-on accepter cela ? Sérieusement ? Comment le p’tit (ou la p’tite) P1 qu’on était en est progressivement venu à accepter cela ? »

Là tu craques, je n’ai jamais parlé de tout ça.Et accepter quoi au juste ???

Bref tu as sûrement eu une mauvaise journée…

 

 

Médecine générale ? Mais quelle idée !

Petite fille, je n’ai jamais rêvé d’être docteur. Selon les périodes, je voulais devenir maîtresse d’école, vendeuse, fermière ou archéologue.

Après j’ai été une ado rebelle, le monde était pourri, je voulais m’extraire de tout cela, parcourir le monde ou vivre sur une île déserte. 

En terminale, pas follement attirée par les prépas dans lesquelles on voulait me pousser, j’ai finalement choisi médecine, un peu par hasard. Mes parents étaient contents, et, même si je n’avais qu’une vague idée de mon avenir, ça me plaisait bien. On verrait bien.

A la même époque, j’ai commencé à suivre la série Urgences à la télé. Et je me suis pris de passion pour le personnage d’Abby Lockhart. C’était mon modèle, elle était ultra compétente, humaine, drôle, avec bien sûr un côté obscur qu’elle combattait courageusement.

 

Externe, j’ai tour à tour voulu devenir neurologue, cardiologue, infectiologue, gynécologue, urgentiste, pédiatre, et même anesthésiste-réanimateur (ce qui est étonnant, étant donné ma piètre gestion du stress).

Presque toutes les spécialités y sont passées, sauf la médecine générale bien sûr. Je deviendrais une Abby gynéco ou pédiatre, accumulant les nuits de garde mais toujours fraîche, les cheveux au vent.

Abby généraliste, ça ne le faisait pas vraiment en fait.

Parce que la médecine générale, c’était pas, mais alors pas du tout glamour.

Nos professeurs nous brandissaient la menace de la médecine générale dans la Creuse dès qu’on glandouillait un peu (d’ailleurs, à lire le dernier billet de Gélule et ses commentaires, c’est à croire qu’on a tous été dans la même fac).

Pendant nos stages, les médecins généralistes étaient sans cesse dénigrés :

« Pff, adressée pour chutes à répétition depuis 10 jours et maintien au domicile impossible, c’est un motif urgent, ça ? N’importe quoi ces généralistes »

« Pfff, j’en ai marre de ces généralistes qui prescrivent des ATB au moindre pic de fièvre. Maintenant les hémocultures sont décapités »

Et Pfff et Pfff et Pfff…

Je n’ai absolument rien contre les spécialistes, qu’on se le dise, et loin de moi l’idée de faire du mauvais esprit. Mais certains devraient comprendre que l’exercice du généraliste ne se résume pas aux seuls patients qu’il envoie à l’hôpital. Ce n’est que la toute petite partie émergée de l’iceberg.

Bref, tout ceci explique, à mon avis, ce jour inoubliable de séminaire sur la médecine générale, quand j’étais en 4ème année de médecine. A la question « Combien d’entre vous veulent devenir généraliste », un étudiant seulement a levé la main (pour l’anecdote, il est maintenant chirurgien). Nous étions plus de 150.

Voila voila…mais avec tout ça j’étais bien embêtée moi, quand j’ai du choisir mon orientation. Après une réflexion acharnée, j’en ai conclu que le meilleur moyen de concilier mon goût pour toutes ces spécialités et mon besoin de contacts humains, c’était de choisir la médecine générale.

Autour de moi, sauf quelques amis et mon amoureux, tout le monde a été vachement surpris. « Médecin généraliste ??? Mais pourquoi pas neurologue ? Pourquoi pas pédiatre ? C’est que tu as envie de te la couler douce ? C’est que tu as peur de ne pas y arriver si tu choisis autre chose ? Tu peux changer d’avis après ? Tu pouvais pas faire autrement ? »

J’ai fait mon premier stage d’interne aux urgences. Ca m’a plu, l’idée de faire le DESCde médecine d’urgence m’a effleuré l’esprit mais sans plus.

J’ai fait mon deuxième stage dans un service de médecine en hôpital périphérique. Ca m’a plu aussi, je me suis dit que je pourrais peut-être travailler à l’hôpital plus tard, ils embauchent des généralistes dans les petites villes.

J’ai fait mon troisième stage dans un service de maladies infectieuses en CHU. J’ai envisagé très sérieusement de faire le DESC, mais j’ai voulu me laisser quelques mois de réflexion.

Grand bien m’en a pris !

Car pour mon quatrième stage, j’ai fait la connaissance de Rico qui a envoyé bouler Abby d’un grand coup de pied aux fesses.

Rico, c’était mon maître de stage, un médecin généraliste. Un modèle de compétence, de sagesse, d’humilité. Il m’écoutait toujours attentivement, ne parlait pas beaucoup. Mais quand il ouvrait la bouche, c’était toujours sensé. Il était comme ça avec les patients aussi. Il se remettait beaucoup en question, et je me demandais pourquoi, toute bluffée que j’étais par toutes ses connaissances.

Il a été le premier à m’enseigner les rudiments de la communication entre médecin et patient. Il m’a parlé de Martin Winckler. Il m’a fait participer à un groupe de pairs. J’ai découvert la partie immergée de l’iceberg.

J’ai découvert que les médecins généralistes n’étaient pas des nuls ou des médiocres. Certains le sont peut-être, mais c’est comme dans tous les corps de métier. J’ai découvert qu’ils ne faisaient pas que soigner des rhino ou des gastro. J’ai découvert qu’il était impossible de s’ennuyer, tellement chaque journée était riche et complexe.

J’ai juste regretté de faire toutes ces découvertes au bout de sept longues années d’études.

Exit Abby, l’hôpital et le DESC de maladies infectieuses, j’ai décidé d’être généraliste pour de bon.

Bien des mois plus tard, lors d’un remplacement, j’ai vu un petit bébé de 3 mois un vendredi soir à 18 heures. J’étais très fatiguée, à la bourre, j’avais encore du monde en salle d’attente. Il était très enrhumé, et j’ai eu un doute sur une bronchiolite. C’était un tout petit doute, mais je ne me sentais pas sure de moi, et je savais que j’étais trop fatiguée pour avoir un jugement correct. La maman était angoissée, il ne m’en a pas fallu plus pour les envoyer aux urgences.

Deux heures plus tard, alors que je venais de finir, j’ai téléphoné aux urgences pour avoir des nouvelles. L’interne a été exécrable, et m’a parlée comme à une demeurée, me disant que si j’envoyais tous les gamins enrhumés que je voyais aux urgences, on n’allait pas s’en sortir.

J’ai eu envie de lui hurler « Hé poulette, tu vas la mettre en veilleuse hein, moi j’étais toute seule avec une salle d’attente pleine et mon seul jugement. Toi tu as tes co-internes, ton chef, les infirmières,  un labo et un service de radio si besoin. »

Je me suis tue. J’étais bel et bien passée dans la partie immergée de l’iceberg.

1- DESC = Diplôme d’Etudes Spécialisée Complémentaires. C’est, en gros, un moyen de se spécialiser un peu plus dans un domaine précis

Etienne

Visite en maison de retraite, je dois réévaluer un patient traité depuis quelques jours pour une infection bronchique.

Je ne connais pas les lieux, l’infirmière m’accompagne dans la chambre. Le patient est dans un fauteuil roulant, complètement affalé sur le côté droit, les yeux dans le vague. Je le salue et me présente. En guise de réponse, j’ai droit à un grognement. L’infirmière me dit qu’il ne me répondra pas, ça fait plusieurs années qu’il ne parle plus.

Elle m’aide à le redresser pour que je l’ausculte. Ca graillonne de partout, l’infirmière m’indique qu’il fait souvent des pneumopathies d’inhalation.

Je lui prends la tension. Son bras est tellement spastique que je peine à poser mon sthétoscope pour entendre les battements. 12/7, enfin je crois.

Il n’a plus de fièvre, il reste encombré, il est stable hémodynamiquement, la saturation est bonne. Je décide de poursuivre les antibiotiques pour quelques jours, et de poursuivre la kiné respiratoire.

Au final, je passe peu de temps dans la chambre.

Dans la salle de soins, je parcours distraitement son dossier, et je tombe sur une page « Histoire de vie ». Je lis :

« Etienne naît en 1924 à Saint André, il a 2 frères et 2 sœurs, ses parents sont agriculteurs…

Je vois un garçon qui se chamaille avec une petite fille un peu plus jeune mal coiffée, il y a des canards et des poules.

…en 1946, après la guerre, il épouse Emilienne…

Il n’est pas très beau mais a un certain charme. Il embrasse fougueusement Emilienne, ça y est la France est libre et il est amoureux.

…ils auront 3 filles et 2 fils, dont un décèdera dans l’enfance…

Il tient un bébé dans les bras, il est un peu maladroit. Puis il pleure, pas très longtemps parce que ça ne se fait pas trop dans nos campagnes.

…en 1953 ils quittent Saint André pour se rapprocher de la ville. Etienne travaille sur les chantiers…

Il travaille à la construction d’un bateau. C’est dur mais il aime bien ce métier. Et il gagne un peu plus qu’à la campagne. La vie n’est pas rose tous les jours mais enfin ils s’en sortent. Parfois il s’arrête au café à la sortie des chantiers. Il boit un coup avec les autres.

…En 1987, Etienne part à la retraite. Le couple déménage à Mons, dans un petit pavillon de campagne…

Il a vieilli. Tant d’années sur les chantiers l’ont usé. Il est heureux d’être à la retraite. Il va pouvoir se reposer enfin, passer du temps avec Emilienne. Ses copains lui manquent un peu. Parfois il prend sa R5 pour aller au café des chantiers, il passe une heure avec eux. Mais ce n’est plus pareil.

…en 2002, il commence à perdre la mémoire, il a des troubles du comportement…

Il est dans le jardin, en slip. Emilienne lui hurle de rentrer, il va attraper la mort. Il fait 2 degrés, il y a du givre sur les rosiers.

…en 2007, le maintien au domicile devient impossible, il entre à La Providence. Emilienne déménage, pour pouvoir venir le voir tous les jours…

Etienne est assis dans un fauteuil, les yeux hagards, près de la fenêtre, dans la même chambre qu’aujourd’hui. Emilienne est assise près de lui. Personne ne parle.

…Actuellement, Emilienne continue à venir tous les jours. Il ne reçoit pas d’autres visites. »

Ce n’est plus « un patient », c’est Etienne. Et j’ai un drôle de pincement au cœur en partant.