Les supers-pouvoirs du Dr Kent

« Ah bon, vous ne me remettez pas le dos ? » Non.

 

« Sérieusement, vous m’envoyez aux urgences pour ce hameçon planté perpendiculairement à mon doigt ? » Oui.

 

« Quoi, vous m’envoyez chez le dermatologue pour enlever ce grain de beauté qui me gêne ? » Oui.

 

« Maintenant c’est mon épine calcanéenne droite qui me fait souffrir. Kent m’avait infiltré le talon gauche, et ça m’avait fait beaucoup de bien. Vous pourriez peut-être faire la même chose à droite ? » Non.

 

La prochaine fois que je remplacerai le Dr Kent, il faudra que je pense à me fabriquer une petite pancarte au préalable :

 

« Docteur Granadille, médecin normal. Ne possède pas les super-pouvoirs du Dr Kent, veuillez passer votre chemin si sollicitation d’un de ces pouvoirs »

 

Le Docteur Kent sait tout faire. Il remet des vertèbres, il infiltre à peu près toutes les articulations, il suture tout ce qui doit être suturé, il retire des hameçons, il retire les grains de beauté/molluscums/kystes en tout genre, il évacue les hémorroïdes, il pose les stérilets, etc…

J’admire ces médecins, vrais médecins de campagne qui excellent dans la polyvalence, et j’ai un sacré complexe d’infériorité quand je le remplace.

Ceci-dit, j’ai bien conscience que son activité n’est pas représentative de la médecine générale habituelle, et que tous les médecins ne sont pas supposés avoir de supers-pouvoirs. Rassurée ?

 

Non, pas vraiment en fait. Car sans parler des super-pouvoirs, que je n’obtiendrai sans doute jamais, j’ai vite réalisé, au gré de mes remplacements, à quel point ma formation ne m’avait pas préparée à la médecine générale.

Combien de fois m’est-il arrivé de chercher discrètement sur Internet, pendant que le patient me parlait d’un problème dont je ne connaissais que le nom (et encore..).

Que le premier remplaçant à qui ça n’est jamais arrivé me jette la première pierre.

 

Périostite, épine calcanéenne, pytiriasis rosé de Gibert, verrue séborrhéique, aponévrosite plantaire, tendinite, syndrome d’Osgood-Schlater…

Ce sentiment de honte, en pensant à ce que la dermatologue du coin allait penser de moi en voyant débarquer à sa consultation tous mes patients boutonneux/papuleux/prurigineux.

Le premier BCG, la première IDR.

La bonne blague de la « psychothérapie de soutien », mot-clé important pour les ECN. Je ne sais pas vous, mais ma psychothérapie de soutien à moi consiste à compatir, hocher la tête, et laisser parler.

Et je ne parle meme pas des joies administratives et autres urssaferies relatives à l’exercice libéral.

 

Ça fait maintenant un petit moment que je remplace, et même si je m’améliore tous les jours, il m’arrive encore de découvrir des diagnostics ou termes inconnus. Le dernier en date, c’est « grenouillette », plutot mignon, non ?

« Le Dr Kent m’a dit que j’avais une grenouillette.

Mmmhh (je regarde dans le dossier, il est écrit grenouillette, rien de plus), mmmh  »

Pour information, une grenouillette est un kyste de rétention salivaire au niveau des glandes sublinguales.

 

Notre formation n’est pas inutile, loin de là. Nous apprenons à diagnostiquer et à flairer les diagnostics graves, ce qui est finalement le plus important. Grâce à cette formation, je pouvais, dès mes premiers remplacements, gérer la douleur thoracique, l’urgence digestive ou la pneumopathie.

Pour autant, fait-elle de nous de bons médecins généralistes ?

Tout dépend de la définition du « bon médecin ».

Pour moi, un bon médecin généraliste doit savoir repérer l’urgence, c’est évident, mais aussi savoir gérer les problèmes non graves du quotidien. Et cela, ce n’est pas en un semestre ou deux que nous pouvons l’acquérir.

Les internes de médecine générale ont besoin de stages hospitaliers, notamment aux urgences et en pédiatrie, pour apprendre à repérer l’urgence, et pour appréhender la prise en charge très spécifique des enfants. Mais ont-ils réellement besoin de tous ces stages en service, pendant lesquels ils apprennent des prises en charge spécifiques et souvent protocolisées qu’ils oublieront, et dont il ne se serviront jamais ?

Est-ce l’interne qui a besoin du service, ou le service qui a besoin de l’interne ?

 

Je pense qu’il serait utile de diversifier les terrains de stage en libéral, dès l’externat, mais surtout pendant l’internat. D’une part pour sortir d’un modèle centré sur l’hopital (cf Médecine 2.0), mais aussi pour mieux nous préparer à notre profession.

Car j’entends bien qu’il n’y a pas le feu, et que nous pouvons nous former sur le tas, c’est d’ailleurs le cas aujourd’hui. Mais franchement,  c’est tout de même un peu râlant de faire 9 ans d’études pour finalement se sentir comme un débutant lors du premier remplacement.

 

Publicités

Et pourquoi pas une MUSt ?

Le Docteur Kent est installé ici depuis plus de 40 ans. Petit à petit, il s’est constitué une patientèle fidèle, et le lien qui l’unit à tous ces gens est fort. Il ne peut se résoudre à les abandonner comme ça. La plupart des médecins du secteur, débordés, n’acceptent plus de nouveaux patients. Comment faire ? Que faire de tous ces agriculteurs retraités qui ont vieilli en même temps que lui ? Un médecin étranger l’a contacté par mail récemment, car il serait intéressé par la reprise du cabinet. Seulement voilà, il est en train d’apprendre le français. Kent est un peu sceptique.

Alors il continue, il repousse toujours plus loin sa date de départ à la retraite. Moi je l’aime bien le Dr Kent, même s’il m’impressionne avec tous ses super-pouvoirs (je vous en parlerai dans un prochain billet).
Et j’aimerais bien accepter sa proposition récurrente de succession.

Mais… il y a un gros mais.

Actuellement, Kent travaille beaucoup, de 9h à 21 heures, il revient le samedi après-midi pour gérer la paperasse accumulée. Tout cela, je l’ai vécu quand je l’ai remplacé, et je l’ai observé quand j’ai remplacé ses associés.

Voilà le constat actuel. Maintenant, projetons nous un peu plus loin, dans un avenir proche, mettons 10 ans… une bonne moitié des médecins du secteur sera partie à la retraite.

J’ai toujours aimé travailler, parfois tendance hyperactive, et j’adore mon travail. Mais franchement, il faut avouer que ça sent le traquenard à plein nez. Nous sommes entraînés dans un cercle vicieux. Moins il y a de médecins, plus il est difficile d’exercer, moins l’installation est attractive, et moins il y a de médecins, et rebelote.

Kent ne part pas pour l’instant, car il trouve que ce serait déloyal vis à vis de ses patients et de ses associés. Pour combien de temps encore ?

A quelques kilomètres de là, il y a le cabinet du Dr Lulu. Il a le même âge que Kent, mais il est malade. Dans quelques mois, il partira, sans successeur, pas le choix. Il a déjà trop repoussé l’échéance.

Lulu et Kent ne sont pas très optimistes quand on leur parle de l’avenir de la médecine générale. Ici, nous sommes situés en campagne, certes, mais à quelques kilomètres de la mer seulement, près d’une zone hautement touristique. Malgré cela, nous sommes en zone sous-médicalisée.

Récemment, on m’a proposé de participer au projet #PrivésDeDéserts, et j’ai accepté, avec un grand enthousiasme. Je comprends tout à fait que ces propositions puissent déranger, car elles ne s’inscrivent pas dans le modèle traditionnel de médecine générale « à la française ». Mais le monde évolue, et la médecine générale aussi. Je suis persuadée que les patients de Lulu et Kent seraient ravis de voir des jeunes médecins affluer dans leur campagne.

Ils seraient peut-être un peu gênés au début de ne pas voir le même médecin à tous les coups. Mais ils s’y feraient vite, comprenant que tout est noté dans le dossier, et qu’il n’est pas nécessaire de tout réexpliquer à chaque consultation.

Et je suis persuadée que Lulu et Kent verraient d’un bon oeil la création d’une MUSt entre leurs deux cabinets, soulagés de pouvoir partir l’esprit tranquille.

Etrangère

Je suis très attristée par l’échange musclé que je viens d’avoir avec un membre de ma famille. Fort heureusement, je ne le vois qu’une à deux fois par an. Pour des raisons qui m’échappent, il a sombré dans le militantisme d’extrême droite. Alors qu’il a connu une vie plutôt paisible jusqu’à présent (du moins de ce que j’en sais), il s’est mis à détester les étrangers, à plus forte raison s’ils viennent d’Afrique du Nord. Pourquoi ? Comment ?

Notre échange, parti d’un sujet bien précis, a rapidement déviée sur l’AME. Visiblement, ce sigle « maudit » lui file de l’urticaire. Que n’ai-je lu… des parasites, des profiteurs, la France une vache à lait.

Sortie nauséeuse de cet échange complètement stérile, je m’interroge. Vous l’aurez peut-être remarqué, je suis une adepte de bisous et bisounours. Un doute fugace m’étreint, suis-je trop naïve ?

Je repense à tous les bénéficiaires de l’AME que j’ai rencontrés. J’en ai oublié certains, c’est sûr. Mais je ne me rappelle pas de profiteurs. Je me rappelle de personnes dans la souffrance, l’esprit marqué par des souvenirs souvent atroces.

Et puis je repense à Natalya. Notre rencontre m’avait tellement touchée que je l’avais écrite, pour ne pas l’oublier. Je rallume l’odinateur, je cherche le texte.

« Natalya, tu as un prénom qui fait rêver, de princesse de conte de fées russe.

La vérité est toute autre. Tu es une immigrée venue de l’est, tu dépends de l’AME , tu as quatre enfants restés au pays, tu ne sais pas quand tu vas les revoir, tu parles mal le français, et tu viens de faire une fausse couche.

Tes grands yeux me troublent car j’y détecte une souffrance que je ne connais pas. Notre relation, empreinte de pudeur, a l’air de fonctionner car c’est moi que tu veux voir à chaque fois.

Pourquoi es-tu venue dans notre pays ? Combien de malheurs encore y-a t-il dans ton passé expliquant cette douloureuse décision ? Je n’ai pas osé te demander la raison de ta venue. Peut-être qu’un jour tu m’aurais raconté.

Natalya… je suis désolée. Mon stage s’est terminé, je n’ai pas pu te dire au-revoir. Je te souhaite une vie plus douce. »

Je ne sais pas comment réagir à un tel flot de haine. Je pense juste à Natalya.

PS : Je précise d’emblée que je ne publierai pas les commentaires que je jugerai trop polémiques.

Prescription de bisous

Je sors de chez vous et je me sens impuissante. Vous veillissez, et c’est dur, je le comprends. Mais malheureusement je ne sais pas comment guérir la vieillesse.  

Alors que vous êtes une intarissable pipelette, plus personne ne veut vous écouter.  

Alors que vous aimiez tant aller faire vos courses, choisissant tel jambon plutôt que tel autre, testant une nouvelle marque de chocolat, vous ne pouvez plus. Une saleté de rhumatisme bizarre vous handicape depuis quelques mois.

Vous preniez le tramway, et vous ne le prenez plus, de peur que personne ne vous laisse une place assise.

Vous alliez voir vos voisines en face, et vous n’y allez plus, car des jeunes s’amusent en scooter dans la rue et vous avez peur d’être renversée.

Vous avez l’impression d’être un boulet, de ne servir à rien, vous qui étiez tellement active.

J’ai du ouvrir de grands yeux ronds quand j’ai entendu la sonnerie de votre téléphone, une retentissante corne de brume. Vous m’avez expliqué que ça vous rappelait le temps où vous vous occupiez des écluses. Ca vous rappelle le temps où vous étiez une jeune femme fringante.

C’est malheureusement impossible, mais j’aurais vraiment aimé vous faire une ordonnance comme cela :

– 3 bisous trois fois par jour

– 2 heures de papotage entre copines deux fois par jour

– 15 gouttes d’élixir de jouvence le soir

Quantité souhaitée pour un mois, renouvelable indéfiniment.

 

Petite leçon d’humilité

Etre médecin c’est chouette. Il y a certaines journées très gratifiantes, pendant lesquelles j’ai l’impression de vraiment aider mes patients. Ils me font confiance, me respectent, me remercient. J’ai l’impression d’être efficace. J’adore ces journées là, le risque étant peut-être de prendre la grosse tête.

En contrepartie, il y a les journées comme aujourd’hui, pendant lesquelles je me sens d’une nullité sans pareille. Il y a eu la journée de la fausse bronchiolite, dont j’ai déjà parlé. Il y a eu la fois où j’ai laissé repartir un gamin déshydraté sous prétexte que ça ennuyait la maman d’aller à l’hôpital. Bien sûr je n’avais pas pris son numéro, ce qui m’aurait permis de rectifier le tir. J’ai eu 48 heures très pénibles avant de savoir qu’il allait finalement bien. Aujourd’hui, j’apprends que je suis passée à côté d’une grossesse chez une ado il y a quelques mois. Certes, elle aurait pu réagir, ne voyant pas ses règles arriver, non ? Visiblement elle a du sécher les cours d’éducation sexuelle.

Le contexte était trompeur, elle avait consulté maintes fois pour des symptomes similaires : douleurs abdominales, nausées. Quelques mois auparavant, lors d’un autre remplacement, elle avait consulté pour les mêmes motifs, et je me rappelle de son regard horrifié quand j’avais abordé le sujet des relations sexuelles. Bref, quand je l’ai vue cette fois ci, accompagnée de sa maman bien sûr, je n’en ai pas reparlé, car j’étais convaincue qu’elle était à mille lieues de tout cela. Loupé. Cette fois ci, ce n’était pas comme d’habitude. Cette fois ci elle était enceinte.

Etre médecin, c’est chouette mais parfois un peu difficile. L’erreur n’est jamais loin, nous marchons sur un fil.

Protégé : Un anti-inflammatoire puissant

Cet article est protégé par un mot de passe. Pour le lire, veuillez saisir votre mot de passe ci-dessous :

Et si je m’installais ?

Il y a 2 ans 6 mois et 15 jours à 8h10, j’avais mal au ventre, morte de trouille avant mon tout premier remplacement.

Trente-deux médecins remplacés plus tard (oui, j’ai compté) je m’interroge… et si je m’installais ?

Ma vie a été mouvementée ces dernières années. J’ai pondu une thèse dans la douleur, je suis partie en voyage à l’autre bout du monde plusieurs mois avec mon amoureux (et c’était formidable), nous avons déménagé en terre inconnue, du moins pour moi. J’aspire peut-être à plus de stabilité.  

Je ne voulais pas m’installer, du moins pas tout de suite. Pour moi c’était un boulet à mon pied. C’était comme un mariage mais sans les sentiments. Je voulais continuer à être libre, pouvoir partir 3 ans aux îles Fidji si ça me chantait.

Mais la question est bien là, depuis notre retour de voyage. Insidieuse au début, de plus en plus pressante. Et si je m’installais ?

J’en ai ma claque des remplacements. Devoir toujours m’habituer à d’autres pratiques, d’autres patients, d’autres secrétaires. Allumer systématiquement le GPS en visite, et pester parce qu’il est de plus en plus capricieux (mon GPS m’enverrait-il un message subliminal…). Ne pas avoir de retours sur ma façon d’être, de faire.

J’ai envie d’avoir mes patients, de les suivre au long cours, de les soigner comme je le veux sans avoir à rendre de comptes. J’ai envie d’avoir une pratique plus approfondie, ce qui me paraît difficile dans le caractère ponctuel de l’exercice du remplaçant.

Mais voilà, ce n’est pas si simple. J’ai peur que ça ne marche pas, j’ai peur d’être débordée et de perdre mes loisirs, j’ai peur de ne pas pouvoir profiter de mes (futurs) enfants. J’ai peur de toutes les démarches administratives encadrant une installation. Je sais qu’une installation sera forcément assortie de contraintes, mais ne seront-elles pas trop pesantes ? Ne me feront-elles pas regretter mon choix ?

Cette question est probablement le fruit de mon évolution personnelle, mais un évènement récent l’a précipitée. Un médecin m’a proposé de lui succéder dans le cabinet de mes rêves : milieu rural sans être paumé, associés sympas avec des pratiques qui me correspondent, secrétaires ultracompétentes, tout informatisé, etc etc… Seul bémol : ce médecin travaille beaucoup, minimum 30 consultations/j.  Pour l’instant je temporise, je prétexte mon arrivée récente dans la région pour prendre mon temps. Je n’ai pas fermé la porte. Mais il va finir par se lasser.

Alors voilà, je m’interroge.

Vindiou, c’est encore l’p’tit docteur !

Mon remplacement à Saint Bledpomé se termine, et j’ai décidé que je n’y reviendrai pas, pour des tas de raisons inintéressantes à raconter ici.

Mais je voudrais rendre justice aux patients que j’ai peut-être mal jugés au début (cf mon premier billet).

Lors de mon remplacement précédent (quand j’ai failli tout laisser tomber pour des poules), Huguette, 83 ans, m’a demandé de passer la voir car elle était fatiguée. Bon, Titine et moi sommes allées lui rendre visite dans sa vieille ferme. Huguette n’allait pas si mal, elle était en train de faire son jardin. Je l’ai examinée, et j’ai trouvé le cœur franchement  irrégulier. Quand je le lui ai dit, elle a levé les yeux au ciel « Mais vous êtes tous pareils les remplaçants, ils me disent tous ça… mon cœur il a toujours été comme ça ! »

Et effectivement, de visite en visite, cette irrégularité était mentionnée à plusieurs reprises dans le dossier.

Elle m’a dit qu’elle avait déjà vu un cardiologue, et que tout allait bien. J’ai cherché le compte rendu du cardiologue, et je l’ai trouvé tout au fond, tapé à la machine, datant de 1991 et mentionnant quelques extrasystoles.

Je me suis un peu marrée, et lui ai dit qu’une consultation tous les 21 ans n’était peut-être pas du luxe. Elle a haussé les épaules, et je crois bien qu’elle a esquissé un sourire.

Mais elle a catégoriquement refusé d’aller voir le cardiologue. Non non non, c’était trop loin, et puis il fallait bien mourir un jour.

J’ai rédigé le courrier, en lui disant de réfléchir. Je n’ai pas plus insisté, car je pensais que je ne ferais que la braquer davantage. Elle était déjà sous Kardégic pour une raison inconnue, mais en l’occurrence ça m’arrangeait bien, et cette arythmie, probablement présente depuis des lustres, était bien tolérée. Je lui ai prescrit ses vitamines inutiles qu’elle me réclamait à corps et à cris, et suis partie.

Lundi, quand je suis revenue à Saint Bledpomé, j’ai reçu le courrier du cardiologue au sujet d’Huguette, qui avait finalement pris RDV assez rapidement, et qui était bel et bien en fibrillation auriculaire.   

Aujourd’hui, c’est Germaine qui vient me voir, pour une douleur de la cheville. Son fils lui a conseillé de se faire prescrire une pommade. En fait c’est un magnifique ulcère tout dégoutant, qui ne date pas d’hier, avec une peau péri-ulcéreuse très inflammatoire, ce qui explique peut-être la douleur récente.

Je lui explique qu’il faut faire venir une infirmière à la maison pour le pansement, elle souffle une première fois.

Je lui explique qu’il va falloir aller faire un doppler (à 25km), elle souffle une deuxième fois.

« Et ma pommade ? » Non Madame, ça ne se soigne pas avec une pommade.

Elle souffle une troisième fois.

« Oui mais le Dr Tulipe m’avait donné une pommade »

Je cherche dans le dossier, effectivement il lui a prescrit de la diprosone en 2009 devant des démangeaisons isolées, ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

Elle souffle une quatrième fois.

Je la sens en colère, j’ai du mal m’y prendre. Je reprends tout depuis le début. Je lui dis que je la comprends, que ce n’est pas facile, mais que c’est justement pour que ça ne devienne pas encore plus difficile que je fais tout cela. Que ça peut s’infecter. Que ça peut s’étendre. Que ça peut faire encore plus mal. Nous parlons longtemps. Nous appelons ensemble l’infirmière. Je lui prends un rendez-vous pour le doppler. Je lui explique à quoi sert l’examen.

Et elle m’écoute. Elle ne souffle plus. Elle me remercie et me sourit en partant.

Les gens de Saint Bledpomé sont bourrus et têtus, qu’on se le dise. Et ça ne sert à rien de leur crier dessus, ils ne feront que s’emmurer dans leur refus obstiné. Il faut y aller progressivement, les laisser faire leur chemin à leur rythme.

Et maintenant que j’ai compris tout cela, j’aime bien les gens de Saint Bledpomé.

Réponse à Schaumann

Bonsoir Schaumann,

Si je te réponds par un billet, et non en privé, c’est parce que je pense que je me suis peut-être mal exprimée. Ca me chagrinerait que d’autres aient tout compris à l’envers comme toi, donc je préfère apporter quelques précisions.

Voici ton commentaire :

« Mouais …
Question plaidoyer pour la MG, faudra repasser, parce que là …Autant Gélule ou Genou des Alpages font partie des médecins généralistes que j’admire, auxquels je présente mes respects la tête baissée et un genou à terre, autant ce témoignage fait partie des innombrables choses qui m’ont fait me demander “Mais que fais-je en MG ?” lorsque j’ai découvert le monde merveilleux des généralistes libéraux de ville, et qui m’ont fait me demander “Mais pourquoi n’ai-je pas redoublé ma D4 ? Ah oui, parce que je n’ai pas eu de stage en MG avant l’internat ! En cela, je suis aussi content qu’il soit devenu obligatoire, mais je ne pense pas qu’il soit aussi bénéfique que le souhaitent ceux qui le prônent à tort et à travers.
Non, vraiment, assumer qu’on doute sur une bronchiolite parce qu’on est fatigué(e), l’envoyer aux urgences en appelant après (pas avant pour prévenir ? le récit n’en fait pas mention, mais cela aurait peut-être rendu l’interne de garde plus aimable …), aller à son groupe Balint en sortant, lire un bon Winckler avant de s’endormir et de rêver que tous ces salauds de spécialistes hospitaliers existeraient plus jamais de la vie … Se réjouir de toute la prévention qu’on parvient à faire, de la participation à des dépistages justifiés … Lire prescrire et apprendre, sur la base de données de la science, qu’en pratique, mieux vaut s’abstenir ? Comment peut-on accepter cela ? Sérieusement ? Comment le p’tit (ou la p’tite) P1 qu’on était en est progressivement venu à accepter cela ? »

Ok, donc reprenons :

« Mouais …
Question plaidoyer pour la MG, faudra repasser, parce que là …

Je n’ai jamais rien prétendu de tel.

…Autant Gélule ou Genou des Alpages font partie des médecins généralistes que j’admire, auxquels je présente mes respects la tête baissée et un genou à terre, autant ce témoignage fait partie des innombrables choses qui m’ont fait me demander “Mais que fais-je en MG ?” lorsque j’ai découvert le monde merveilleux des généralistes libéraux de ville, et qui m’ont fait me demander “Mais pourquoi n’ai-je pas redoublé ma D4 ? Ah oui, parce que je n’ai pas eu de stage en MG avant l’internat ! En cela, je suis aussi content qu’il soit devenu obligatoire, mais je ne pense pas qu’il soit aussi bénéfique que le souhaitent ceux qui le prônent à tort et à travers…

Ok, donc là c’est toi qui as un problème. Si tu as des doutes sur ton orientation professionnelle, c’est dommage pour toi, mais permets moi de douter du rôle que joue mon petit billet inoffensif là dedans. Petit billet par lequel je ne fais qu’exprimer mon ressenti, je ne prétends pas délivrer une vérité.

…Non, vraiment, assumer qu’on doute sur une bronchiolite parce qu’on est fatigué(e), l’envoyer aux urgences en appelant après (pas avant pour prévenir ? le récit n’en fait pas mention, mais cela aurait peut-être rendu l’interne de garde plus aimable …)…

Eh oui, quand je suis épuisée et que mon raisonnement flanche face à un bébé de trois mois une veille de we, je préfère déléguer, je pense que c’est plus prudent même si pour mon ego c’est pas top. Et je préviens TOUJOURS avant d’envoyer quelqu’un aux urgences, seulement je n’ai pas mentionné tous les détails de l’histoire, le billet en aurait été sérieusement rallongé. Et j’appelle TOUJOURS après avoir hospitalisé pour avoir des nouvelles. C’est un truc de fou, non ?

Et je n’ai rien contre cette interne (peut être une MG d’ailleurs), j’aurais pu penser la même chose quelques mois plus tôt. Ce que je voulais seulement dire, c’est que j’avais pris conscience que les mondes libéral/hospitalier ne se comprenaient pas toujours, et que j’en avais pris une conscience aigue cette fois là, car c’était la première fois que je me retrouvais du côté du MG qui a essayé de bien faire mais qui a merdé.

…aller à son groupe Balint en sortant, lire un bon Winckler avant de s’endormir et de rêver que tous ces salauds de spécialistes hospitaliers existeraient plus jamais de la vie…

Je n’ai jamais fait de groupe Balint, mais pourquoi pas un de ces jours.. Winckler est peut-être contestable sur certains points, mais tu ne peux pas nier qu’il a grandement participé à valoriser la MG.

Quant aux spécialistes, je les aime vraiment bien, ouais, même que je sors tout juste d’une formation organisée par des gynécos. J’ai même des super copains spécialistes. Je voulais seulement insister sur la méconnaissance du boulot du généraliste par CERTAINS spés, pas tous hein…mais dans les CHU, où on est formés, c’est quand même assez fréquent (encore une fois, ce n’est que ma petite expérience).

Se réjouir de toute la prévention qu’on parvient à faire, de la participation à des dépistages justifiés … Lire prescrire et apprendre, sur la base de données de la science, qu’en pratique, mieux vaut s’abstenir ? Comment peut-on accepter cela ? Sérieusement ? Comment le p’tit (ou la p’tite) P1 qu’on était en est progressivement venu à accepter cela ? »

Là tu craques, je n’ai jamais parlé de tout ça.Et accepter quoi au juste ???

Bref tu as sûrement eu une mauvaise journée…

 

 

Médecine générale ? Mais quelle idée !

Petite fille, je n’ai jamais rêvé d’être docteur. Selon les périodes, je voulais devenir maîtresse d’école, vendeuse, fermière ou archéologue.

Après j’ai été une ado rebelle, le monde était pourri, je voulais m’extraire de tout cela, parcourir le monde ou vivre sur une île déserte. 

En terminale, pas follement attirée par les prépas dans lesquelles on voulait me pousser, j’ai finalement choisi médecine, un peu par hasard. Mes parents étaient contents, et, même si je n’avais qu’une vague idée de mon avenir, ça me plaisait bien. On verrait bien.

A la même époque, j’ai commencé à suivre la série Urgences à la télé. Et je me suis pris de passion pour le personnage d’Abby Lockhart. C’était mon modèle, elle était ultra compétente, humaine, drôle, avec bien sûr un côté obscur qu’elle combattait courageusement.

 

Externe, j’ai tour à tour voulu devenir neurologue, cardiologue, infectiologue, gynécologue, urgentiste, pédiatre, et même anesthésiste-réanimateur (ce qui est étonnant, étant donné ma piètre gestion du stress).

Presque toutes les spécialités y sont passées, sauf la médecine générale bien sûr. Je deviendrais une Abby gynéco ou pédiatre, accumulant les nuits de garde mais toujours fraîche, les cheveux au vent.

Abby généraliste, ça ne le faisait pas vraiment en fait.

Parce que la médecine générale, c’était pas, mais alors pas du tout glamour.

Nos professeurs nous brandissaient la menace de la médecine générale dans la Creuse dès qu’on glandouillait un peu (d’ailleurs, à lire le dernier billet de Gélule et ses commentaires, c’est à croire qu’on a tous été dans la même fac).

Pendant nos stages, les médecins généralistes étaient sans cesse dénigrés :

« Pff, adressée pour chutes à répétition depuis 10 jours et maintien au domicile impossible, c’est un motif urgent, ça ? N’importe quoi ces généralistes »

« Pfff, j’en ai marre de ces généralistes qui prescrivent des ATB au moindre pic de fièvre. Maintenant les hémocultures sont décapités »

Et Pfff et Pfff et Pfff…

Je n’ai absolument rien contre les spécialistes, qu’on se le dise, et loin de moi l’idée de faire du mauvais esprit. Mais certains devraient comprendre que l’exercice du généraliste ne se résume pas aux seuls patients qu’il envoie à l’hôpital. Ce n’est que la toute petite partie émergée de l’iceberg.

Bref, tout ceci explique, à mon avis, ce jour inoubliable de séminaire sur la médecine générale, quand j’étais en 4ème année de médecine. A la question « Combien d’entre vous veulent devenir généraliste », un étudiant seulement a levé la main (pour l’anecdote, il est maintenant chirurgien). Nous étions plus de 150.

Voila voila…mais avec tout ça j’étais bien embêtée moi, quand j’ai du choisir mon orientation. Après une réflexion acharnée, j’en ai conclu que le meilleur moyen de concilier mon goût pour toutes ces spécialités et mon besoin de contacts humains, c’était de choisir la médecine générale.

Autour de moi, sauf quelques amis et mon amoureux, tout le monde a été vachement surpris. « Médecin généraliste ??? Mais pourquoi pas neurologue ? Pourquoi pas pédiatre ? C’est que tu as envie de te la couler douce ? C’est que tu as peur de ne pas y arriver si tu choisis autre chose ? Tu peux changer d’avis après ? Tu pouvais pas faire autrement ? »

J’ai fait mon premier stage d’interne aux urgences. Ca m’a plu, l’idée de faire le DESCde médecine d’urgence m’a effleuré l’esprit mais sans plus.

J’ai fait mon deuxième stage dans un service de médecine en hôpital périphérique. Ca m’a plu aussi, je me suis dit que je pourrais peut-être travailler à l’hôpital plus tard, ils embauchent des généralistes dans les petites villes.

J’ai fait mon troisième stage dans un service de maladies infectieuses en CHU. J’ai envisagé très sérieusement de faire le DESC, mais j’ai voulu me laisser quelques mois de réflexion.

Grand bien m’en a pris !

Car pour mon quatrième stage, j’ai fait la connaissance de Rico qui a envoyé bouler Abby d’un grand coup de pied aux fesses.

Rico, c’était mon maître de stage, un médecin généraliste. Un modèle de compétence, de sagesse, d’humilité. Il m’écoutait toujours attentivement, ne parlait pas beaucoup. Mais quand il ouvrait la bouche, c’était toujours sensé. Il était comme ça avec les patients aussi. Il se remettait beaucoup en question, et je me demandais pourquoi, toute bluffée que j’étais par toutes ses connaissances.

Il a été le premier à m’enseigner les rudiments de la communication entre médecin et patient. Il m’a parlé de Martin Winckler. Il m’a fait participer à un groupe de pairs. J’ai découvert la partie immergée de l’iceberg.

J’ai découvert que les médecins généralistes n’étaient pas des nuls ou des médiocres. Certains le sont peut-être, mais c’est comme dans tous les corps de métier. J’ai découvert qu’ils ne faisaient pas que soigner des rhino ou des gastro. J’ai découvert qu’il était impossible de s’ennuyer, tellement chaque journée était riche et complexe.

J’ai juste regretté de faire toutes ces découvertes au bout de sept longues années d’études.

Exit Abby, l’hôpital et le DESC de maladies infectieuses, j’ai décidé d’être généraliste pour de bon.

Bien des mois plus tard, lors d’un remplacement, j’ai vu un petit bébé de 3 mois un vendredi soir à 18 heures. J’étais très fatiguée, à la bourre, j’avais encore du monde en salle d’attente. Il était très enrhumé, et j’ai eu un doute sur une bronchiolite. C’était un tout petit doute, mais je ne me sentais pas sure de moi, et je savais que j’étais trop fatiguée pour avoir un jugement correct. La maman était angoissée, il ne m’en a pas fallu plus pour les envoyer aux urgences.

Deux heures plus tard, alors que je venais de finir, j’ai téléphoné aux urgences pour avoir des nouvelles. L’interne a été exécrable, et m’a parlée comme à une demeurée, me disant que si j’envoyais tous les gamins enrhumés que je voyais aux urgences, on n’allait pas s’en sortir.

J’ai eu envie de lui hurler « Hé poulette, tu vas la mettre en veilleuse hein, moi j’étais toute seule avec une salle d’attente pleine et mon seul jugement. Toi tu as tes co-internes, ton chef, les infirmières,  un labo et un service de radio si besoin. »

Je me suis tue. J’étais bel et bien passée dans la partie immergée de l’iceberg.

1- DESC = Diplôme d’Etudes Spécialisée Complémentaires. C’est, en gros, un moyen de se spécialiser un peu plus dans un domaine précis