Les fêlés

Les fêlés, je les repère en général assez bien. J’ai toujours été attirée vers eux. Ma mère dit que c’est mon côté assistante sociale.

Ils sont nés tout lisses, comme nous tous. Et puis un jour ça s’est fêlé.

Il y a les petites fêlures, que l’on remarque à peine mais dont il faut quand même se méfier.

Il y a les fêlures un peu plus conséquentes, inquiétantes, car le moindre choc peut occasionner un gros fracas.

Et il y a les fracassés, justement, qui ont éclaté en mille morceaux après plusieurs fêlures. Certains arrivent tant bien que mal à se recoller, d’autres n’y arrivent jamais.

Les fracassés sont souvent difficiles à comprendre et à supporter. J’en ai quelques uns parmi mes patients. J’assiste, impuissante, à leur combat ou à leur descente en eaux troubles. Ils sont souvent énervants, agaçants, non compliants.

Johnny est un fracassé. Il fait un peu peur avec ses multiples piercings. Il a des mains énormes, probablement à cause d’injections trop répétées dans ses avant-bras. Quand je lis son histoire de vie, j’ai froid dans le dos. Johnny se bat pour se réinsérer dans la société. Mais avec son allure, il a bien du mal à trouver du travail. C’est dommage. Je suis sûre que Johnny est pourtant un très bon soudeur.

Catherine est une fracassée un peu pénible. La secrétaire lui bloque systématiquement deux rendez-vous. Un peu mythomane, très théâtrale, il est impossible de la cadrer. Catherine a, elle aussi, une histoire de vie abominable. Catherine va être virée de son appartement.

Les fracassés sont mis au ban de la société. Montrés du doigt, stigmatisés. Je voudrais conseiller aux personnes qui émettent un jugement d’examiner leurs histoires. Certains me diront : « Et alors, moi aussi j’en ai bavé, c’est pas pour autant que j’ai sombré dans la drogue/l’alcool/le vol etc… ».

Tant mieux. C’est peut-être qu’ils ont une force en eux que n’ont pas les fracassés. C’est peut-être qu’ils sont juste fêlés. Mais ne perdons pas de vue que les fracassés n’ont pas choisi de l’être, et qu’au commencement ils étaient tout lisses, comme nous tous.

 

Docteur, je veux des vitamines

Hier, une patiente m’a demandé un certificat d’aptitude aux séances de relaxation. Je l’ai rédigé, non sans lui avoir dit que je ne voyais vraiment pas quelles auraient pu être les contre-indications. Non, à part l’allergie aux fleurs d’Ylang Ylang, je ne vois pas. Un petit examen sommaire, une brève discussion, une consultation facile, et bim, 23 euros pour Dame Sécu.

Ce sont les fameux certifalacons. A ce sujet, Docteur Milie avait fait un billet désopilant ici, avec la participation d’autres copains médecins blogueurs/twittos.

C’est sûr, il vaut mieux en rire. Car si si on y réfléchit sérieusement, tout cela devient carrément flippant. Je parle de la médicalisation à outrance du quotidien, à laquelle les médecins généralistes sont particulièrement confrontés. Tout doit passer par l’avis du médecin, et toute maladie nécessite un avis médical avec ordonnance à l’appui.

Non. Toute maladie ne nécessite pas d’aller voir un médecin. Un rhume, si désagréable soit-il, guérit en une semaine, avec ou sans traitement. La médecine commence à maîtriser les cellules souches, mais ne sait pas guérir le rhume. C’est pénible, mais sans conséquences, car le corps humain, lui, sait guérir le rhume.

En réalité, le corps humain est formidable, car il sait aussi guérir la gastro, la grippe et le torticolis. Pas besoin d’aller voir un médecin, il faut juste un peu de temps et du repos. Flûte, le repos n’est pas possible sans arrêt de travail…et rebim, encore 23 euros pour Dame Sécu. C’est bien connu, tous les patients mentent, dixit un célèbre médecin… C’est pourquoi un avis médical systématique est requis pour tout arrêt, même pour un jour, quitte à contaminer toute une salle d’attente. Jaddo en avait tellement bien parlé (oui j’assume complètement mon côté fan de certains blogueurs).

J’entends des parents qui râlent car leur enfant est « tout le temps malade ». Oui, il a fait plusieurs rhino-pharyngites cet hiver, et c’est normal.  Je comprends leur désarroi, et j’imagine sans peine à quel point cela doit être usant d’avoir un ou plusieurs marmots toujours enrhumés à la maison, avec les nuits blanches qui vont de pair, les problèmes relationnels avec la nounou qui ne veut pas les garder etc… Mais la médecine ne peut malheureusement rien pour eux, il est normal qu’un enfant fasse plusieurs rhinopharyngites par hiver. Et je trouve un peu facile et dérangeant de leur prescrire de la poudre de perlinpinpin inefficace et chère en leur disant que tout va s’arranger. C’est en tout cas plus difficile de faire face à leur mine déconfite et déçue après leur avoir préconisé la patience, sans leur avoir délivré l’ordonnance magique, ticket pour le paradis des nuits complètes.

Une mère vient me voir car son grand est fatigué. Elle veut une prise de sang et des vitamines. Consultation facile, me direz-vous… Non, ce n’est pas si facile, car cette fatigue vient du fait qu’elle travaille de nuit, et que son adolescent regarde la télé jusqu’au milieu de la nuit, étant seul à la maison. Comme il doit se lever tous les matins à 7 heures, il est fatigué. C’est normal. Dans ce cas comme dans tant d’autres, il n’a besoin ni de prise de sang, ni de vitamines, ni même de médecin, juste de sommeil.

Les patients ont souvent du mal à comprendre que les médicaments ne sont pas la solution à tous les problèmes. Je les comprends, je réagirais comme eux si je n’étais pas médecin. Toutes les publicités qui passent à la télévision entretiennent la croyance du médicament miracle.

J’imagine que dans un monde idéal, sans toutes ces consultations inutiles, la sécurité sociale se porterait beaucoup mieux, les médecins généralistes feraient du meilleur travail, mieux valorisé, donc ils seraient moins déprimés, donc cette profession serait plus attractive, donc les jeunes hésiteraient moins à s’installer, donc…

Mais je m’emballe, là.

Le blues du samedi

La médecine générale ne va pas très bien actuellement, c’est un fait. Trop d’incompréhensions, aucune reconnaissance, de la culpabilisation à tire-larigot, des médecins burn-outés ou en passe de l’être. Borée en parle ici, Genou des Alpages en parle . J’ai une immense admiration pour ces deux médecins à travers leurs écrits, et je ne peux qu’être pessimiste quant à l’avenir, quand je vois que « même eux » n’ont d’autres solutions que de baisser les bras. Il y a aussi les billets d’Armance ou de Somatinoroots. Il y a des quantités d’autres témoignages, partout à travers le net.

Bref, ça va mal, et nous autres jeunes médecins nous demandons à quelle sauce nous serons mangés.

C’est dans cette ambiance morose que je me suis installée. Bon, ce n’est pas une installation au sens strict du terme, mais c’est tout comme. Un médecin est parti à la retraite et je suis arrivée quelques jours plus tard. Tout se passe comme si je lui succédais, comme si j’étais réellement installée.

Par certains aspects, je suis satisfaite. Je travaille dans d’excellentes conditions, avec un planning tout à fait acceptable. Mes associés sont gentils et doux comme des crèmes caramel. J’ai deux SuperSecrétaires qui sont tout simplement parfaites. J’élabore des suivis réguliers avec certains patients qui commencent à porter leurs fruits. Mon travail est de meilleure qualité, et c’est gratifiant.

Par d’autres aspects, la morosité ambiante tend à me gagner, et il m’arrive de rêver d’une reconversion très très loin de la médecine. Ces aspects, je ne les découvre pas. Seulement, j’ai maintenant la tête plongée dans ce que je ne faisais qu’effleurer jusqu’à présent en temps que remplaçante.

En voici un petit florilège :

Les relations « cordiales » que nous pouvons avoir avec certains confrères médecins conseils, qui ne daignent pas décrocher leur téléphone pour nous faire part d’une décision aussi déterminante qu’inattendue. Bah pour quoi faire ? C’est bien connu, nous ne sommes bons qu’à délivrer des arrêts maladies injustifiés, c’est d’ailleurs ce qu’a dit ce gentil médecin conseil à ma gentille patiente qui s’est empressée de me le répéter.

Certains patients, trop habitués à ce que tout leur soit du, et qui se croient chez la boulangère. « Et vous me mettrez aussi du Dexeryl, et aussi du Doliprane, ah oui et aussi du shampoing… ». Et avec ceci ?

L’impuissance face à des situations psycho-sociales impossibles, avec l’impression de me débattre dans un verre d’eau.

Ma première menace de plainte, totalement injustifiée, mais qui provoque tout de même une drôle de petite boule au ventre.

Cette patiente, tout à l’heure, qui m’a reproché de vouloir m’en mettre plein les poches, alors que je venais de passer 45 minutes avec elle, et au passage, d’exploser mon planning (au grand dam de SuperSecrétaire1).

Certaines anecdotes seraient presque comiques si elles n’étaient pas révélatrices d’un malaise certain. Une patiente me dit avoir consulté à SOS médecins car son enfant avait mauvaise haleine. A ma question « Vous êtes  vraiment allée à SOS médecins juste pour ce problème ? », elle a répondu avec un aplomb déroutant « Oui, pourquoi ? » No comment.

J’ai choisi mon métier, et je crois que je l’aime vraiment. De même, je ne conseillerais pas de rester remplaçant. S’installer est infiniment plus intéressant et gratifiant.

Mais il faut valoriser la médecine générale, au lieu de nous enfoncer toujours plus. Il faut aussi éduquer la population à grande échelle, afin d’en finir avec cette attitude toujours plus consumériste de soins. Actuellement, telles que les choses évoluent, je ne peux que partager le pessimisme global de tous mes confrères. J’ai l’impression de perdre toute mon énergie à essayer de me faire respecter, au lieu de faire de la bonne médecine. D’où, parfois, un sentiment d’inutilité et de grande fatigue.

Mon billet est un peu décousu, et finalement peu constructif. Ce n’est qu’un cri d’alarme supplémentaire, qui vient se rajouter à tous les autres.

Patchwork

Il y a ceux qui racontent leur vie, entrant dans les moindre détails. Comme s’il me fallait tout savoir d’eux pour pouvoir les soigner. J’ai droit à un curriculum vitae détaillé. Ça ne me dérange pas, sauf quand ils arrivent en retard. Alors ça m’agace.

Il y a ceux qui restent le moins longtemps possible. Comme s’ils risquaient de tomber malades à mon contact, chaque minute supplémentaire passée dans le bureau étant vectrice d’une nouvelle maladie. Ils en disent le moins possible, je leur tire les vers du nez. Ils sont plutôt sympathiques mais « n’aiment pas trop les médecins ». Je les aime bien moi, ils me permettent de rattraper le retard pris avec ceux qui racontent leur vie.

Il y a les méfiants, qui n’aiment vraiment pas les médecins. Ils prennent plusieurs avis  pour ensuite pointer du doigt d’éventuelles incohérences. Ils posent des questions sur tout, des questions auxquelles je n’ai jamais pensé auparavant. Ceux là, je les crains, car ils me renvoient à mes propres limites.

Il y a les curieux, qui veulent tout savoir de ma vie. « Eh bien Docteur, vous avez un petit accent, vous seriez pas de Trifouillis-Les-Oies par hasard ». Eh non, bien tenté. Je me plie de bonne grâce à leur petit jeu, mais tout de même je m’en méfie un peu.

Il y a ceux qui ont déjà fait leur diagnostic, et qui savent déjà ce qu’il faut prendre. La médecine, ce n’est pas si compliqué après tout. Ils me prennent de haut. Un jour je leur tendrai mon stylo et leur demanderai de rédiger l’ordonnance à ma place. En attendant, ils m’énervent.

Il y a ceux qui pestent contre les médecins, « toujours devant leur ordinateur », « qui ne se déplacent plus », « ah ce n’est plus ce que c’était », « ne veulent plus prescrire d’antibiotiques » etc ... S’imaginent-ils que je joue au démineur pendant que je les écoute ?  « Déshabillez-vous, le temps que je finisse ma partie ». Ceux-là arrivent le plus souvent en retard. Eux, ils m’énervent aussi.

Il y a ceux qui viennent juste pour avoir un diagnostic, et qui ne sont pas perturbés de repartir sans ordonnance. Ceux-là, bizarrement, me déstabilisent alors qu’ils ont tout compris. Ils me respectent et je les aime vraiment bien.

Il y a les petits bouts qui peuvent faire d’une consultation un cauchemar ou un moment de grâce. Avec des petites victoires au quotidien quand je parviens à les apprivoiser.

Il y a ceux qui sont au fond du fond, dans la plus grande détresse. Je frissonne face à eux. J’essaie de rester professionnelle, mais je n’en mène pas large. Je me sens complètement démunie face à eux.

Ils sont tous différents, ils ont tous une approche différente de notre relation. C’est ce qui rend notre métier si complexe et passionnant à la fois.

Les antibiotiques, encore un long chemin

Océane est une belle jeune fille de 17 ans, regard pétillant, teint frais et sourire éclatant.

Seulement voilà, il y a un drame : elle tousse. Depuis 3 jours. L’histoire est classique : elle a d’abord eu le nez qui coulait, et elle s’est mise à tousser, par quintes sèches. En un mot, elle souffre d’une trachéite virale.

Je sais à quel point cette toux peut être désagréable, car il est très difficile de la contrôler, notamment dans des endroits chauds et confinés comme une salle de classe. Je sais aussi que ces quintes, parfois, peuvent entraîner des hauts-le-coeur ou des rots pas très glamour, voire même rarement des vomissements.

Océane est intelligente, et comprend très bien qu’elle n’a aucun intérêt à prendre des antibiotiques, étant donné que c’est viral. Elle comprend aussi que le traitement que je lui propose ne doit être pris qu’en cas de toux réellement invalidante, et pas comme des bonbons haribo.

Je fais tout de même mon petit laïus, en expliquant qu’elle aurait guéri spontanément, et que l’unique objectif du traitement est de soulager ses symptômes gênants. Océane acquiesce, je sens que nous sommes sur la même longueur d’onde.

C’est sans compter sur sa mère, présence silencieuse depuis le début de la consultation. Elle rompt le silence : « Vous savez qu’elle est en Terminale S ?

– Non, je ne le savais pas… (mais en quoi est-ce important ?)

– Elle ne peut pas se permettre de louper une journée de plus, et vous comprenez bien qu’avec sa toux elle ne peut pas aller en cours…je préfèrerais que vous lui mettiez des antibiotiques.

– Comme je vous l’ai expliqué, ce n’est pas nécessaire étant donné que c’est un virus.

– Oui ben avec vous les remplaçants c’est toujours pareil, vous ne voulez pas mettre d’antibiotiques, et ça dure toujours plus longtemps.

– Parce qu’une infection virale ne guérit pas du jour au lendemain, avec ou sans antibiotiques. Il faut compter une bonne semaine avant que les symptômes s’estompent.

– Bref, pouvez-vous me PROMETTRE (oui, elle l’a vraiment dit en lettres capitales) qu’elle va guérir avec votre traitement ?

– Non madame, je ne peux rien promettre, je peux juste essayer de faire au mieux, je n’ai pas encore investi dans une boule de cristal. »

Et ainsi de suite, la négociation est ardue, je reste campée sur mes positions, et Madame part avec une moue dubitative. Tant pis. Elle ne reviendra sûrement pas me voir. Ces désaccords avec certains patients me perturbent moins maintenant qu’au début de mes remplacements.

Mais tout de même, sa réaction me laisse perplexe. Quelle image renvoyons-nous donc, nous autres médecins ?

Au yeux de Madame, nous sommes donc complètement insensibles à la souffrance de nos patients, refusant de prescrire des antibiotiques, alors que nous savons qu’ils sont évidemment bien plus efficaces que n’importe quel autre traitement.

Mais nous pouvons parfois, êtres magnanimes que nous sommes, dégainer l’arme magique dans certaines situations : une terminale S dans ce cas, ou parfois un mariage imminent ou un départ en vacances le lendemain.

Pourquoi agissons-nous ainsi selon elle ? Pour des raisons financières ? Pour jouer et nous moquer de nos patients, petits farceurs que nous sommes ?

Oui, je reste perplexe.

Un nouveau cap

Aujourd’hui, j’ai retiré un implant contraceptif sous-cutané. C’était la première fois que je le faisais seule.

Il y a bien longtemps, lors de mon stage d’interne en gynécologie, j’avais appris le geste avec une co-interne plus expérimentée. Depuis…plus rien. Je m’étais toujours débrouillée pour éviter d’avoir à le faire en tant que remplaçante, je temporisais suffisamment pour que ce soit Dr Remplacé qui s’y colle.

Ce n’était pas de la fainéantise, non. C’était l’appréhension d’échouer. Ça peut paraître idiot, mais j’avais tellement entendu parler de cette fameuse gaine fibreuse difficile à libérer, d’implants migrant dans le muscle, ou cassant pendant le geste..

Aujourd’hui, Léa m’a choisie pour être son médecin traitant. Ensuite, elle m’a parlé de son implant, avec simplicité et confiance. Je ne pouvais pas lui dire « Vous verrez ça avec votre médecin ». Mince, c’était moi son médecin.
Alors je me suis lancée, et c’est passé comme une lettre à la poste. Léa était contente, elle n’avait rien senti.

Tout cela pour dire que je suis heureuse de cette collaboration débutante, malgré tous les tracas administratico-technico-urssafiens. Je me sens à ma place, j’ai une meilleure confiance en moi.

Quand je regarde un peu à l’extérieur de mon monde bisounoursien, et sans rentrer dans les détails, je vois bien que notre profession est en danger. Je ne suis pas complètement naïve.

J’espère juste égoïstement que je conserverai un peu de mon enthousiasme, et que la désillusion ne sera pas trop brutale.

Œillères

L’idée d’actionner la manette sous mon siège pour descendre et rapetisser progressivement face à lui me traverse l’esprit. Je souris intérieurement. Pas longtemps. Je me demande bien comment je vais pouvoir me dépêtrer de cet embrouillamini. Pendant ce temps là, il continue. Il a mal à peu près partout, il a perdu 10 kg en trois semaines, des vertiges, le flou visuel, les nausées, la douleur en haut à gauche, l’électricité dans la tête. Il demande des scanners, des bilans biologiques en plus de ceux qu’il a déjà eus (oui mais on n’a pas cherché le cholestérol).

Huhu, que quelqu’un déclenche une alarme incendie, qu’on soit tous évacués, par pitié. Ou que quelqu’un me ramène de toute urgence Dr House.

Je n’ai pas d’autre choix que de couper un peu brutalement ce flot ininterrompu de plaintes diverses et variées, difficilement rattachables à une seule et même maladie. Nous passons à l’examen clinique.

Et là, entre la prise de tension et l’auscultation cardiaque, voilà que des larmes se mettent à couler sur les joues de mon grand gaillard. Je suis stupéfaite, bon sang, qu’est ce que j’ai pu dire qui le mette dans cet état ?

« Ben pourquoi vous pleurez ? »

Mouais,je dois reconnaître que ma formulation laisse à désirer. Pas très pro, un peu brusque encore. Il ne s’en offusque pas. Ses larmes sont comme ses paroles de tout à l’heure : un flot ininterrompu. Il me dit que sa famille lui manque. Et je rencontre sa face cachée, très bien cachée, sa face de petit garçon. Un petit garçon qu’on a envie de consoler, comme si on l’avait trouvé perdu dans une allée de supermarché : « Ne t’inquiètes pas, viens avec moi, on va les retrouver tes parents. »

Mais j’ai lu son dossier, et je sais bien que le petit garçon ne peut continuer à exister dans la vraie vie. Parce qu’il en a fait, des bêtises, des très grosses même, même si je ne sais pas lesquelles. Probablement des bêtises que l’on n’oublie pas, que l’on ne pardonne pas. Et je devine que dans la vraie vie, mon petit garçon est un caïd redouté.

Si j’en sais plus, je sais que le petit garçon disparaîtra à mes yeux. Pourrai-je m’abstenir de le juger ? En aurai-je la force, l’intelligence ?

Non, décidément, je ne veux pas savoir. Ainsi, nous pourrons peut-être avancer ensemble dans le combat de cette authentique dépression, cahin caha, malgré l’écho de ses casseroles déjà trop nombreuses.

Les chaussons bleus

Garde à SOS médecins

Je peux le dire maintenant, je n’étais pas très bien disposée quand je suis arrivée chez vous. Depuis le matin, j’avais enchaîné les visites, 27 au total, et je n’avais pris que quelques minutes pour manger à midi.

Quand j’ai reçu l’ordre de visite sur mon portable, il était minuit et je pensais enfin pouvoir aller manger. Quand j’ai vu que vous me faisiez venir pour une douleur du coude, et que, cerise sur le gâteau, vous habitiez à 25 km, je peux bien vous l’avouer, j’ai grincé des dents.

J’aurais pu vous faire une petite remarque désagréable. Ce n’est pas trop mon genre, mais franchement la journée avait été longue.

Je ne vous ai pas fait de remarque désagréable. Je n’ai pas beaucoup parlé en fait. Quand je vous ai vue, toute petite au fond de votre lit, votre teint se confondant avec la blancheur immaculée de vos draps, j’ai compris qu’il fallait agir vite. Le coude a été rapidement examiné. Cette douleur, que vous décriviez insupportable, n’était déclenchée ni par la palpation, ni par la mobilisation.

Et puis vous m’avez raconté le malaise, les vomissements, tout le reste en fait. Le coude n’était pas le plus important. Vous aviez peur, je le voyais dans vos yeux. Vous avez senti vous aussi que la situation vous échappait.

La tension basse, le pouls à 40, l’ECG modifié, votre pâleur, vos vomissements bilieux. J’ai composé le 15 et fait déclencher une équipe SMUR. En les attendant, vous avez tenu à vous lever pour préparer vos affaires, je vous ai suivie à la trace, craignant que vous ne tombiez.

Vous m’avez demandé mon avis sur la paire de chaussons qu’il convenait le mieux d’emporter. Question incongrue, bien sûr, mais vous aviez sûrement besoin de vous raccrocher à quelque chose de futile pour ne pas perdre la face.

Moi, je ne comprenais toujours pas comment j’avais pu déclencher un SMUR sur une douleur de coude. Peut-être que je me trompais ? Ils allaient rigoler, c’est sûr, peut-être m’engueuler.

Je vous ai demandé de vous rallonger. Ils sont arrivés, vous ont scopée et perfusée. Ils n’ont pas rigolé du tout en fait. Le médecin urgentiste m’a remerciée. Vous êtes partie, avec cette incompréhension et cette angoisse dans les yeux. Vous aviez les chaussons que nous avions choisis ensemble aux pieds.

Il était une fois…

Récemment, j’ai brillamment diagnostiqué une gastro-entérite aiguë chez un jeune homme de 20 ans. J’étais en train de rédiger l’ordonnance qui allait le sauver, quand il a lâché LA phrase qui m’a fait penser que mes oreilles hallucinaient.

« De toutes façons, c’est sûrement à cause des vers, hier c’était pleine lune. »

J’ai immédiatement dégainé mon arme imparable quand je ne sais pas quoi répondre : « Mmmh mmh ». Il n’a pas insisté et nous en sommes restés là.

Je ne suis pas originaire de la région, et je n’ai jamais entendu parler de vers quand j’étais gamine. Mais visiblement, ici, c’est une autre histoire.

J’ai repensé à une conversation que j’avais eue avec la cousine de mon amoureux, fille intelligente et plutôt rationnelle au quotidien.

« Mais tu sais, Grana, les vers ça existe, hein.

– Oui je sais bien, mais…

– Ca donne de la fièvre, et puis tu deviens d’une drôle de couleur, un peu vert.  Même que des fois ils montent au cerveau, et que les gamins peuvent convulser.

– Euhhh.. (je cherche activement une piste dans mes souvenirs ténus de parasitologie)..ça reste rare en France, quand même, il me semble.

Ah non, c’est super fréquent, et surtout pendant la pleine lune. D’ailleurs, moi je vermifuge mes petits en préventif régulièrement, c’est plus prudent.

– Mmmh mmmh. »

J’avais jeté l’éponge et je l’avais laissée à ses croyances. Sur le coup, je me rappelle que cette conversation m’avait prodigieusement agacée, surtout venant d’elle. Comment pouvait-elle croire à ces fadaises, à notre époque. Le temps de nos arrière grands-parents reclus dans leurs campagnes me paraissait bien révolu.

Et bien non. Il y a encore un paquet de croyances ancestrales, qui circulent de génération en génération. Ca m’agace et me fascine à la fois.

Et après tout, qui suis-je, moi, avec ma toute maigre expérience, pour rejeter ces croyances venues d’époques lointaines ?

Maintenant je laisse dire. Je les laisse croire aux vers de pleine lune et à l’ail pour les repousser, aux gens qui arrêtent le feu etc.. Et je me dis qu’il y a sûrement un peu de vrai dans le lot, bien que non prouvé scientifiquement.

Pour l’instant ce n’est pas bien méchant, mais je serai ennuyée le jour où j’aurai l’impression qu’un patient se fait avoir par un rebouteux. Je ne sais pas comment je gèrerai la situation à ce moment là. La rencontre entre « l’evidence based medicine » et les croyances de grand-mère peut rapidement devenir un exercice hautement périlleux.

Et si je m’installais ? – Suite

Ca y est, je l’ai fait. J’ai dit oui. Et depuis, je suis écartelée entre une grande joie et une terreur sourde.

Cette décision me réjouit car je vais enfin pouvoir exercer la médecine comme je l’entends, ma médecine. Je vais avoir mon cabinet, que je rangerai moi-même. Je ne perdrai plus mon temps à chercher les abaisse-langues dans tous les tiroirs en râlant .

Plus important encore, je vais avoir mes patients. Ils me choisiront, me feront confiance. Nous pourrons avancer ensemble, approfondir des situations que trop souvent je ne fais que survoler.

J’aurai un planning structuré, préalable nécessaire chez moi à la structuration de ma propre vie. Travailler ponctuellement 15 jours par ci, 15 jours par là, ça ne m’a jamais convenu.

Donc tout baigne. Sauf que je suis une trouillarde. J’ai l’angoisse de ne pas être à la hauteur, de faire des erreurs, de décevoir… La confiance en soi ne s’improvise pas.

Et comme j’aime bien me lancer des défis qui font flipper, j’ai accepté des gardes prochainement à SOS médecins, avant de débuter ma collaboration. Initialement je m’étais dit qu’une piqure de rappel en médecine d’urgence me ferait le plus grand bien. Maintenant…je peste contre moi-même (et je révise).

Bref, je suis très heureuse de mon choix, tout en cauchemardant toute les nuits, doux paradoxe. Vivement la suite !