Une année

Tu dors dans mes bras, repus, avec cette innocence et cette fragilité qui me bouleversent. Tu as changé ma vie avec ta petite bouille de rien du tout.

Il y a un an exactement…

J’étais empêtrée dans un deuil impossible, je me débattais dans un hiver interminable. Aujourd’hui il a fait beau, on se serait cru au printemps.

Notre désir d’enfant demeurait vain, je perdais espoir. Aujourd’hui, tu es là.

Je faisais mes premiers pas dans ce cabinet, après plusieurs années de remplacements qui ne me satisfaisaient plus. Je me demandais souvent si j’avais bien fait de choisir cette voie. Depuis, je me suis installée, et même si ce n’est pas toujours facile je n’ai jamais regretté ce choix.

Je délaissais peu à peu le monde parallèle de Twitter et des blogs médicaux. Je n’arrivais plus à me concentrer, j’avais l’impression de me disperser. Aujourd’hui j’ai de nouveau l’envie de réintégrer cet univers si particulier, le temps manque et il est difficile de reprendre un train en marche, mais la volonté est bien là. J’ai plein d’idées de billets en tête, il faut juste s’y remettre.

Cette année écoulée m’a transformée, j’espère en bien. Elle m’a appris qu’il ne fallait jamais perdre espoir. Aujourd’hui, tenant ton petit corps tout chaud dans mes bras, je suis confiante.

Un vol de mouettes

Hier soir, il y a eu un vol de mouettes au-dessus de la maison. Elles étaient très nombreuses et faisaient beaucoup de bruit. Une personne habitant là depuis plusieurs décennies les a regardées, perplexe. Elle a dit que c’était bien la première fois qu’elle voyait des mouettes ici. Intérieurement, j’ai souri, et j’ai pensé qu’elles étaient peut-être annonciatrices d’une bonne surprise.

Comment aurais-je pu penser qu’elles venaient m’avertir de ton mal de vivre qui t’étouffait ? Comment aurais-je pu penser qu’elles me prévenaient que tu t’apprêtais à commettre l’irréparable ?

Je ne les ai pas comprises, et tu as commis l’irréparable.

Aujourd’hui, je pleure ta perte sur mon blog. Ce n’est pas pour me faire plaindre, ce n’est pas pour l’alimenter de manière malsaine. Non. Je veux juste hurler au plus grand nombre ce que je n’ai jamais dit de ton vivant, au nom de quelques querelles imbéciles et d’une pudeur mal placée. Je veux hurler au plus grand nombre mon amour pour toi, alors que tu n’es plus là.

Interlude

Je n’ai jamais accordé de temps aux transitions, fonçant la tête la première, bifurquant parfois brutalement, sans prendre le temps de bien prendre mon virage.

Actuellement, fruit du hasard et d’une évolution personnelle, je vis pleinement ma transition. L’avant est terminé, l’après n’a pas encore commencé. Je suis suspendue dans un entre-deux déroutant mais pas désagréable.

Pendant ma transition, exit la médecine, exit twitter, exit les blogs. Je ferme l’ordinateur et reste en famille. Ce n’est pas facile avec tout le monde, ni tous les jours. Il y a quelques souvenirs malheureux, et nous n’avons jamais été des as de la communication. Malgré tout, notre affection et notre soutien sont plutôt résistants, alors… j’oublie le reste et j’essaye de profiter, j’y parviens plutôt bien.

Bientôt je prendrai un nouveau cap. Je réintègrerai twitter, je lirai tous les billets de blog en retard, et puis je vous raconterai mes débuts de collaboratrice.

En attendant, bonnes fêtes à tous et des bisous !

Poisson grillé à la banane plantain

Déjà 8 ans que je les connais. J’étais alors une étudiante, j’effectuais mon stage d’été dans ce sordide service de cardiologie. J’y ai appris à identifier et différencier les souffles cardiaques, j’en suis sortie balèze en sémiologie cardiaque.

J’ai surtout appris que le rhumatisme articulaire aigu existait encore, et qu’on pouvait en mourir à 23 ans. J’ai appris que les parasitoses pouvaient provoquer une anémie intense, et qu’on pouvait en mourir aussi, faute de poches de sang disponibles.

Ils étaient étudiants, comme moi. Un soir, ils m’ont invitée à manger chez celui qui avait la plus grande chambre, à vue de nez  6m². Nous nous sommes tous assis sur le lit, et nous avons dégusté un succulent plat de chez eux. En dessert, ils m’avaient cuisiné un gâteau au chocolat, délicate attention pour me faire plaisir.  Je me suis toujours demandée où ils avaient pu acheter le chocolat, et comment ils avaient fait cuire ce gâteau,  étant donné l’absence de four et leur matériel de cuisine rudimentaire. Ce soir là, une grande amitié est née.

Les études de médecine revenaient trop cher dans leur pays d’origine, c’est pourquoi ils se retrouvaient là, étrangers, un peu comme moi. Ils n’avaient pas vu leurs familles depuis plusieurs années, car le trajet revenait bien trop cher. L’un d’eux me racontait qu’il avait tenté le trajet par la route une fois, mais qu’il s’était fait braquer et dépouiller en chemin, il n’avait pas eu d’autre choix que de faire demi-tour. Il s’estimait heureux d’en être sorti vivant.

Depuis, nous n’avons jamais perdu contact. Ils sont devenus internes en même temps que moi. Mais il a fallu changer de pays à nouveau. Ils y sont allés, sans se poser de questions, c’était de toutes façons la seule solution pour accéder à leur rêve. Alors que mes premiers salaires d’interne me procuraient un certain confort de vie, ils devaient encore se contenter de petites chambres d’étudiants . Toujours avec le sourire.

Plus tard, ils ont du quitter précipitamment le pays, à cause d’une instabilité politique majeure. Ils ont retrouvé leurs familles, seul point positif à cet exode forcé. Depuis, ils travaillent là bas, l’un en brousse l’autre en ville. Ils ne perdent pas espoir de pouvoir reprendre leur internat. C’est prévu pour dans deux mois, sous réserve d’acceptation de leur visa.

Je ne suis pas une fille facile, je suis du genre insatisfaite permanente. Mais quand je pense à eux, ou que je raccroche d’une conversation avec l’un d’entre eux, comme tout à l’heure, je me fais l’effet d’être une petite fille gâtée-pourrie.

Tant de sacrifices, tant de ténacité, et tant de bonne humeur à la fois…ils forcent mon admiration.

Madeleine

« Hey Jude, don’t make it bad, take a sad song, and make it better. » Je dois avoir trois ou quatre ans, mon frère joue les Beatles au piano.

« C’était un cordonnier, sans rien d’particulier, dans un village dont le nom m’a échappé. » Goldman rythme les moments passés avec ma sœur, qui me couvre de cet amour aigre-doux si spécial. J’ai cinq ans.

La sonate à Kreutzer de Beethoven me renvoie immanquablement à mes nausées enfantines dans la voiture de mon père. « Papaaa, j’ai envie d’vomir… » Je ne supportais pas le skaï.

« Karma Police, arrest this man, he talks in maths. » Echange scolaire à l’étranger, premières bêtises, premières histoires de cœur.

« Come as you are, as you were, as I want you to be. » Kurt chante sur ces années sombres, je découvre l’envers du monde des bisounours. Ma meilleure amie suit un chemin chaotique, je suis à deux doigts de sombrer avec elle.

« Empty spaces, what are we living for, abandoned places, I guess we know the score. » Je dois prendre mon bus pour le collège, je suis en retard, et j’entends pour la première fois « The show must go on ». Je suis stupéfaite, je reste les bras ballants devant mon poste de radio, je finis par louper mon bus.

« Bob Morane contre tout chacal, l’aventurier contre tout guerrier. » J’ai beau détester Indochine, cette chanson est emblématique des boums au lycée.

Et ainsi de suite… je pourrais poursuivre à l’infini. Parler de « Relax, take it easy » la veille de l’internat, de « j’aurais aimé être une mouche, une mouche manouche » pour mon adorable ancienne coloc et amie qui me manque, d »Un virage à droite, un peu sec, qui te plaque à moi » pour mon amoureux.

Je m’aperçois que chaque moment de ma vie, chaque personne fréquentée m’évoque une musique. Et si par hasard j’entends cette musique, je suis immédiatement transportée à ce moment précis, avec cette personne, même si je ne l’ai pas vue depuis des années, même si parfois je sais que je ne la reverrai pas.

Je ne sais pas si c’est pour tout le monde la même chose, mais il me semble que le cours de ma vie se décline en une succession de musiques toutes différentes. Chacun d’entre nous a peut-être sa propre suite musicale, unique et personnelle, sa « carte d’identité musicale » en quelque sorte.

Insomnie

3h30, je suis réveillée. Les yeux grands ouverts, pas la moindre envie de dormir. Je n’aurais pas du prendre ce café ce soir.

3h55, je me lève. Prends un verre d’eau, me balade dans l’appartement. J’observe quelques instants la rue déserte par la fenêtre, toutes lumières éteintes. Je me rappelle de ce livre, que j’aimais tant enfant, « Le bon gros géant » de Roald Dahl. L’histoire de ce ce géant si attachant qui arpentait les villes la nuit pour aller souffler des jolis rêves dans les chambres des enfants. Je me surprends à guetter sa silhouette, comme quand j’étais gamine.

J’aurais bien besoin de lui en ce moment. Mes nuits actuelles sont peuplées de cauchemars, et c’est pénible pour la très grosse dormeuse que je suis. Je retourne me coucher.

Dans le lit, je me tourne et me retourne. Tout se mélange dans ma tête. Je pense à quelques patients vus aujourd’hui, qui m’ont posé problème. Puis j’embraye sur cette idée d’installation, de plus en plus tenace dans mon esprit. J’ai remplacé la semaine dernière dans ce fameux cabinet qui me plaisait bien, il y aurait peut-être la possibilité d’un mi-temps. Nous avons même visité une maison à proximité, dont je suis tombée amoureuse.

Mais nous en avons beaucoup discuté, avec Futur Mari. Il ne sait pas s’il pourra trouver du travail dans le coin. Il aura probablement à faire beaucoup de trajets. Ce sera compliqué. Et puis il y a ce bébé qui ne veut pas venir. J’aimerais bien qu’il arrive avant, histoire de ne pas débuter mon installation par un congé maternité. Alors nous temporisons, encore.

Il y a peut-être une piste d’installation plus proche de son travail dans un ou deux ans, nous verrons bien. En attendant, je vais essayer de me fixer sur des remplacements réguliers. Demain, ou plutôt tout à l’heure, je contacterai les médecins qui m’en ont proposé.

4h20, je me relève, car je crois que je réveille Futur Mari à force de me tourner dans le lit. Cette fois j’allume les lumières, enfile un de ses pulls qui me fait une robe, allume la télé pour regarder un reportage animalier quelconque.

« Signal TV indisponible. Veuillez réessayer ultérieurement. Si ce désagrément persiste, veuillez contacter votre service client SFR »

Devant cet écran fixe, mes pensées repartent de plus belle. Nous avons aussi le mariage à organiser. J’ai une pensée amusée pour cette copine qui m’a demandé avec grand sérieux pourquoi je voulais me marier finalement. Je venais de lui dire qu’il n’y aurait pas d’église, et que le choix de la robe n’était pas d’une grande importance pour moi. Ca peut paraître bizarre, mais je ne me marie ni pour la religion, ni pour être la princesse d’un jour. Juste parce que je l’aime (et aussi pour faire une grosse fête avec les gens que nous aimons). Et c’est déjà beaucoup.

La télé ne repart pas. J’allume l’ordinateur. J’ai plusieurs billets en friche sur mon blog. Je n’arrive pas à les terminer. Pourquoi j’écris ce blog ? N’est-ce pas du narcissisme pur ? Peut-être… en tout cas, ce qu’il m’apporte est bénéfique, alors je continuerai. Je commence à écrire un nouveau billet.

Au milieu de la nuit, au milieu des âmes endormies, les ondes télé ayant déclaré forfait, avec comme seule présence possible un gentil géant qui rôde dans le coin, je blogue.

Peace and love

L’agressivité est présente partout dans la vie quotidienne.

Le matin, quand j’allume la radio. Les journalistes agressent les invités afin de les déstabiliser et de pouvoir peut-être provoquer « la » phrase de trop, qui fera le « buzz ». Les politiques agressent en permanence leurs adversaires, empêchant ainsi tout débat d’idée constructif.

Les patients m’agressent parfois, mais heureusement ça reste rare. Mme H. m’engueule à l’interphone parce que je passe à 11h30 au lieu de 14 heures. Je ne la blâme pas, mais le message serait tout aussi bien passé un ton en dessous. Mr C. me traite de connasse car j’ai fait répéter le nom de sa mère trois fois au téléphone. Pas de ma faute si elle est espagnole et que je ne comprends rien, non ? Pourquoi n’a t-il pas pris le combiné pour me répéter simplement son nom.

Les patients me racontent leurs agressions au quotidien : c’est tour à tour leur employeur, leurs collègues, ou leur conjoint. Ils en souffrent.

Le soir quand je rentre, on me klaxonne quand je ne démarre pas assez vite. Et ce pauvre petit papi qui peine à faire un créneau dans sa Fiat Panda, qu’est ce qu’il se prend !

A force de tant d’agressivité ambiante, tout le monde se sent agressé pour un rien (moi la première, en passant).

Oui, j’ai dit que le statut de remplaçant me gênait parfois quand les médecins remplacés avaient des habitudes de prescription différentes des miennes. Et j’ai donné les antibiotiques en exemple, même si j’aurais pu parler d’autre chose. J’avais en tête ce remplacement chez le Dr Bactrim, qui adorait prescrire du Bactrim pendant 8 jours pour la moindre pharyngite. Bon…attitude discutable, non ?

Mais je n’ai jamais dit que je ne prescrivais pas des ATB en excès moi aussi ! Devant des angines fébriles qui traînent à streptatest négatif, j’ai prescrit des antibiotiques. Devant une bronchite virale, j’ai prescrit des antibiotiques. J’essaye de faire au mieux, mais face au patient ce n’est pas toujours facile, je le sais.

Alors je suis vraiment désolée de voir que des médecins généralistes se sont sentis agressés à mes propos. Je ne prétends pas du tout être un super médecin supérieur à la moyenne des généralistes.

Cette agressivité ambiante est tellement omniprésente qu’on a tendance à ne plus la voir. Mais ses effets délétères n’en sont pas moins présents. Combien de déprimés, d’insomniaques, en sont les victimes ?

En ce qui me concerne, quand je suis dans ma bulle ça va : je joue de la musique ou je pars en voyage avec mon amoureux, et je suis complètement zen. Mais dès que je m’immerge à nouveau dans ce bouillon d’agressivité qu’est notre société, je redeviens l’anxieuse chronique, qui lutte pour ne pas aller chercher la boîte de Lexomil au fond du placard.

 

Hommage aux peuples des montagnes

Aujourd’hui il a fait beau et chaud. Il flotte un parfum d’été très agréable après toute cette grisaille. La lumière de fin du jour est douce et chaude. Nous sautons sur l’occasion et nous offrons un petit resto en bord de mer. Juste comme ça, pour le plaisir. La mer est calme, quelques personnes osent la baignade, des enfants passent, juchés sur des poneys.

Il est songeur. Je lui demande à quoi il pense. « Aux gens que l’on a rencontrés pendant le voyage, qui vivent toute l’année dans le froid. Tu te rends compte de la chance qu’on a ? »

Je me rappelle de ces terminaux de bus au petit matin, dans lesquels il est impossible de trouver une place. La température est glaciale malgré la foule compacte et grouillante.

Je me rappelle de ce village perché à plus de 4000 mètres d’altitude, où les paysages sont beaux à couper le souffle. Il n’y a pas d’eau chaude, seulement un robinet d’eau froide à l’extérieur. Dès qu’il pleut, l’électricité est coupée et le village est plongé dans le noir. Et il pleut presque tous les jours après 15 heures.

Je me rappelle de ces femmes aux longues tresses et leurs chaussettes en laine, leurs châles, leurs pulls, et leurs sandales. Je rêvais pour elles de bottines fourrées.

Et ces enfants aux joues pourpres, forcés de faire la manche. On leur achetait parfois des petites figurines en laine, mais le plus souvent on leur passait devant rongés par la culpabilité.

Ces jeunes filles qui épluchent les patates dans le noir, à la nuit tombée. On leur avait prêté notre lampe frontale, et ça les avait tellement fait rire.

Ce guide sans âge qui ascensionne trois fois par semaine un volcan culminant à 5800 mètres d’altitude. Il rêve de découvrir les Alpes un jour.

Je me rappelle de chacun d’entre eux. Comment réagiraient-ils s’ils étaient directement téléportés à ma place devant mon carpaccio ? Seraient-ils surpris de découvrir une vie dépourvue de toute rudesse ?

Je ne sais pas si je mesure bien notre chance, je sais que j’ai parfois tendance à oublier un peu. Mais ce soir, nous pensons très fort à eux, et nous nous resservons un peu de rosé, à leur santé !