Les fêlés

Les fêlés, je les repère en général assez bien. J’ai toujours été attirée vers eux. Ma mère dit que c’est mon côté assistante sociale.

Ils sont nés tout lisses, comme nous tous. Et puis un jour ça s’est fêlé.

Il y a les petites fêlures, que l’on remarque à peine mais dont il faut quand même se méfier.

Il y a les fêlures un peu plus conséquentes, inquiétantes, car le moindre choc peut occasionner un gros fracas.

Et il y a les fracassés, justement, qui ont éclaté en mille morceaux après plusieurs fêlures. Certains arrivent tant bien que mal à se recoller, d’autres n’y arrivent jamais.

Les fracassés sont souvent difficiles à comprendre et à supporter. J’en ai quelques uns parmi mes patients. J’assiste, impuissante, à leur combat ou à leur descente en eaux troubles. Ils sont souvent énervants, agaçants, non compliants.

Johnny est un fracassé. Il fait un peu peur avec ses multiples piercings. Il a des mains énormes, probablement à cause d’injections trop répétées dans ses avant-bras. Quand je lis son histoire de vie, j’ai froid dans le dos. Johnny se bat pour se réinsérer dans la société. Mais avec son allure, il a bien du mal à trouver du travail. C’est dommage. Je suis sûre que Johnny est pourtant un très bon soudeur.

Catherine est une fracassée un peu pénible. La secrétaire lui bloque systématiquement deux rendez-vous. Un peu mythomane, très théâtrale, il est impossible de la cadrer. Catherine a, elle aussi, une histoire de vie abominable. Catherine va être virée de son appartement.

Les fracassés sont mis au ban de la société. Montrés du doigt, stigmatisés. Je voudrais conseiller aux personnes qui émettent un jugement d’examiner leurs histoires. Certains me diront : « Et alors, moi aussi j’en ai bavé, c’est pas pour autant que j’ai sombré dans la drogue/l’alcool/le vol etc… ».

Tant mieux. C’est peut-être qu’ils ont une force en eux que n’ont pas les fracassés. C’est peut-être qu’ils sont juste fêlés. Mais ne perdons pas de vue que les fracassés n’ont pas choisi de l’être, et qu’au commencement ils étaient tout lisses, comme nous tous.

 

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12 Commentaires

  1. Je connais un bon paquet de fracassés. Pour certains, je les ai connus avant, avant le gros fracas, quand ils étaient juste fêlés. Un petit pas de côté et BOUM, c’est cassé 😦

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  2. Nous avons tous un moment dans notre vie où nous posons un genou à terre. Parfois les deux. Difficile de se relever sans une main qui se tend

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  3. Tellement vrai.. j’en côtoie tous les jours des fracassés.. et la plupart aimerait bien trouvé la bonne colle pour ressouder les morceaux…
    Mais les gens sont si prompts à juger..

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  4. reclusionnaire

     /  avril 11, 2013

    Et du coup , voilà qu’ils sont enfermés en prisons pour la finalité , après avoir vécu ce que vous décrivez si bien …rajoutons de la souffrance à la détresse et n’oublions pas les applaudissements ! Vécu parmi les « incompris » en prisons. Je ne veut pas oublier d’avoir vu toutes les lâchetés qu’ils subissent !
    juste une parole de plus …

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  5. Heureux les fêlés, ils laissent passer la lumière…

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  6. Elisa

     /  avril 15, 2013

    Ce matin, lundi lorsque j’ai ouvert mon mail pro, il y avait l’annonce du suicide de l’un de mes collègues, quelqu’un que je considérais comme un fêlé, très fêlé. Il est mort, sa détresse était de plus en plus grande, elle faisait peur. Il était en congé avant sa mise à la retraite, il a choisi de mourir, je ne le connaissais pas assez pour dire pourquoi, mais il est sûr qu’il souffrait beaucoup. les dernières fois que je l’ai vu il avait les yeux dans le vide, il ne regardait plus les gens, sûrement lassé de la fuite que son attitude provoquait. Son mal être rendait mal à l’aise.

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  7. « Qui vit sans folie n’est pas si sage qu’on croit » La rochefoucauld qui l’a dit !

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  8. Je repensais à votre billet et je me faisais la réflexion que moi ces fêlés bizarrement ils me rassurent, en partie du moins. Ils sont de grands sensibles désarmés. A l’inverse les gens trop lisses ça me ferait presque peur. Cet article est un bel hommage au respect de la différence. Merci

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  9. Mon avis n’engage que moi – est-ce utile de le préciser – mais je ne pense pas que nous sommes lisses. C’est une métaphore, mais justement je trouve que le mot « lisse » fausse un peu les choses. je crois qu’on a tous nos fêlures, plus ou moins profondes, plus ou moins importantes. Chez certains, plus nombreuses que chez d’autres. Nous ne pouvons pas savoir à l’avance qui va se briser. Un exemple frappant, c’est celui de la personne qui déclenche une schizophrénie à la fin de l’adolescence, alors qu’avant « tout était normal ». Même parfois trop normal, trop « lisse ». « Un coup de tonnerre dans un ciel serein », comme on a l’habitude de désigner le déclenchement psychotique.
    C’est un détail de langage mais je trouve que cela véhicule tout un tas de représentation sur la folie, sur les « fracassés ». L’idée qu’ils sont d’un côté, et nous de l’autre. Et l’idée qu’il faut forcément avoir beaucoup de fêlures pour basculer, et que les êtres lisses n’ont pas de risque de se fracasser…
    Mais ça reste une jolie métaphore, ceci dit 🙂

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  10. Merci à l’auteur d’avoir mis cette phrase en dernier : « Mais ne perdons pas de vue que les fracassés n’ont pas choisi de l’être, et qu’au commencement ils étaient tout lisses, comme nous tous »

    En effet, quand on ne connait pas l’histoire de ces gens, il est si facile de juger

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  11. Les portraits que vous dressez de vos fêlés sont sympathiques. Et comme vous le dites si bien, ils n’y sont pour rien ! Aidons-les, ils nous font sourire après tout.

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  1. Les fêlés | Jeunes Médecins...

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