Œillères

L’idée d’actionner la manette sous mon siège pour descendre et rapetisser progressivement face à lui me traverse l’esprit. Je souris intérieurement. Pas longtemps. Je me demande bien comment je vais pouvoir me dépêtrer de cet embrouillamini. Pendant ce temps là, il continue. Il a mal à peu près partout, il a perdu 10 kg en trois semaines, des vertiges, le flou visuel, les nausées, la douleur en haut à gauche, l’électricité dans la tête. Il demande des scanners, des bilans biologiques en plus de ceux qu’il a déjà eus (oui mais on n’a pas cherché le cholestérol).

Huhu, que quelqu’un déclenche une alarme incendie, qu’on soit tous évacués, par pitié. Ou que quelqu’un me ramène de toute urgence Dr House.

Je n’ai pas d’autre choix que de couper un peu brutalement ce flot ininterrompu de plaintes diverses et variées, difficilement rattachables à une seule et même maladie. Nous passons à l’examen clinique.

Et là, entre la prise de tension et l’auscultation cardiaque, voilà que des larmes se mettent à couler sur les joues de mon grand gaillard. Je suis stupéfaite, bon sang, qu’est ce que j’ai pu dire qui le mette dans cet état ?

« Ben pourquoi vous pleurez ? »

Mouais,je dois reconnaître que ma formulation laisse à désirer. Pas très pro, un peu brusque encore. Il ne s’en offusque pas. Ses larmes sont comme ses paroles de tout à l’heure : un flot ininterrompu. Il me dit que sa famille lui manque. Et je rencontre sa face cachée, très bien cachée, sa face de petit garçon. Un petit garçon qu’on a envie de consoler, comme si on l’avait trouvé perdu dans une allée de supermarché : « Ne t’inquiètes pas, viens avec moi, on va les retrouver tes parents. »

Mais j’ai lu son dossier, et je sais bien que le petit garçon ne peut continuer à exister dans la vraie vie. Parce qu’il en a fait, des bêtises, des très grosses même, même si je ne sais pas lesquelles. Probablement des bêtises que l’on n’oublie pas, que l’on ne pardonne pas. Et je devine que dans la vraie vie, mon petit garçon est un caïd redouté.

Si j’en sais plus, je sais que le petit garçon disparaîtra à mes yeux. Pourrai-je m’abstenir de le juger ? En aurai-je la force, l’intelligence ?

Non, décidément, je ne veux pas savoir. Ainsi, nous pourrons peut-être avancer ensemble dans le combat de cette authentique dépression, cahin caha, malgré l’écho de ses casseroles déjà trop nombreuses.

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1 commentaire

  1. Tableau vraiment typique de détresse psychique que je vois très souvent au quotidien et en milieu de travail en particulier; que l’origine soit professionnelle ou extra professionnelle (familiale, conjugale ou sociale en général).
    Ces salariés me consultent généralement après avoir épuisé la batterie d’examens classiques : scanner cérébral et même IRM, explorations cardiologiques complètes, la neuro et la cardio étant les pathologies les plus sollicitées au début par la symptomatologie (plus neuro chez les femmes et plus cardio chez les hommes d’après mes statistiques).
    Généralement et avec le recul, je les détecte maintenant rapidement dés le début de l’entretien et bien avant l’étape des « larmes » et de la crise de pleurs par une symptomatologie très « bâtarde » un peu « du n’importe quoi » sans discernement au niveau des symptômes qui paraissent très isolés et sans aucun rapport médical, anatomique ou scientifique.
    En fait, ils viennent souvent pour parler, être rassurés et c’est l’occasion pour moi de démarrer une prise en charge psychologique à mon niveau (si d’origine professionnelle) ou en les confiant à des spécialistes du domaine ou à leur médecin traitant pour d’autres raisons.
    Bravo pour le coté humain et social avec lequel vous abordez ce genre de patients sans préjugés et merci pour eux de leur consacrer de votre temps, c’est le plus important.

    Réponse

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