Il était une fois…

Récemment, j’ai brillamment diagnostiqué une gastro-entérite aiguë chez un jeune homme de 20 ans. J’étais en train de rédiger l’ordonnance qui allait le sauver, quand il a lâché LA phrase qui m’a fait penser que mes oreilles hallucinaient.

« De toutes façons, c’est sûrement à cause des vers, hier c’était pleine lune. »

J’ai immédiatement dégainé mon arme imparable quand je ne sais pas quoi répondre : « Mmmh mmh ». Il n’a pas insisté et nous en sommes restés là.

Je ne suis pas originaire de la région, et je n’ai jamais entendu parler de vers quand j’étais gamine. Mais visiblement, ici, c’est une autre histoire.

J’ai repensé à une conversation que j’avais eue avec la cousine de mon amoureux, fille intelligente et plutôt rationnelle au quotidien.

« Mais tu sais, Grana, les vers ça existe, hein.

– Oui je sais bien, mais…

– Ca donne de la fièvre, et puis tu deviens d’une drôle de couleur, un peu vert.  Même que des fois ils montent au cerveau, et que les gamins peuvent convulser.

– Euhhh.. (je cherche activement une piste dans mes souvenirs ténus de parasitologie)..ça reste rare en France, quand même, il me semble.

Ah non, c’est super fréquent, et surtout pendant la pleine lune. D’ailleurs, moi je vermifuge mes petits en préventif régulièrement, c’est plus prudent.

– Mmmh mmmh. »

J’avais jeté l’éponge et je l’avais laissée à ses croyances. Sur le coup, je me rappelle que cette conversation m’avait prodigieusement agacée, surtout venant d’elle. Comment pouvait-elle croire à ces fadaises, à notre époque. Le temps de nos arrière grands-parents reclus dans leurs campagnes me paraissait bien révolu.

Et bien non. Il y a encore un paquet de croyances ancestrales, qui circulent de génération en génération. Ca m’agace et me fascine à la fois.

Et après tout, qui suis-je, moi, avec ma toute maigre expérience, pour rejeter ces croyances venues d’époques lointaines ?

Maintenant je laisse dire. Je les laisse croire aux vers de pleine lune et à l’ail pour les repousser, aux gens qui arrêtent le feu etc.. Et je me dis qu’il y a sûrement un peu de vrai dans le lot, bien que non prouvé scientifiquement.

Pour l’instant ce n’est pas bien méchant, mais je serai ennuyée le jour où j’aurai l’impression qu’un patient se fait avoir par un rebouteux. Je ne sais pas comment je gèrerai la situation à ce moment là. La rencontre entre « l’evidence based medicine » et les croyances de grand-mère peut rapidement devenir un exercice hautement périlleux.

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16 Commentaires

  1. tourmalyne

     /  octobre 30, 2012

    Dans certains hôpitaux de Savoie, on accepte le recours à des « coupeurs de feu » si le patient le demande. J’imagine que dans ces hôpitaux, les médecins savent tous que « techniquement », ça ne soigne pas. Mais certains patients témoignent que ça allège leur douleur. Je suppose que ça joue sur le coté « psychologique ».
    A partir du moment ou le coupeur de feu ne demande pas d’argent (il semble que ça soit contre leurs croyances. s’ils acceptent un paiement il « perdrons leur don »), et où ça n’est pas préjudiciable pour le patient, pourquoi pas.

    (après..le jour où vraiment vous tombez sur un type dangereux, qui en profite pour s’enrichir ou s’amuse à filer des traitements risqués à vos patients…argh, effectivement…)

    Réponse
  2. laug62

     /  octobre 30, 2012

    Dans plusieurs départements, j’ai été confronté à pas mal de « charlatans ». Les pires étaient souvent…médecins. Les coupeurs de feu, con-jureurs de brûlures etc…locaux étaient peu vénaux et travaillaient plus en parallèle avec les médecins que contre. Alors à chaque fois, je me faisais une raison et je faisais…la part du feu.

    Réponse
  3. bichemkde

     /  octobre 30, 2012

    Ma mère et ma grand mère parlaient souvent des vers. Dans les campagnes, c’est assez fréquent d’en entendre parler. En général, c’est une référence aux oxyures et petite, j’avais droit à ma cure de vermifuge bisannuelle…bizarrement, quand j’ai quitté la maison, je n’en ai plus jamais entendu parler…pet-être parce que je suis comme toi et que je n’y crois pas vraiment au coup de la pleine lune.
    Quant aux rebouteux, c’est aussi fréquent en campagne et généralement, ils ne demandent aucun paiement. J’avais vu un reportage sur l’appel par les urgences de rebouteux à la demande des patients sur les cas de brulures…comme toi, je suis dubitative mais si ca marche et que ca ne coute rien, pourquoi pas?

    Réponse
  4. Chez nous, la croyance des vers est très répandue. Je te raconte pas le nombre de personnes âgées « qui ont connu quelqu’un qui en est mort ». Et le coup de l’aïl, j’ai vu ça aussi quand je gardais des gosses : une gousse d’aïl sur le nombril les nuits de pleine lune. La maman des enfants avait mon âge 🙂
    Pour les rebouteux, je suis mitigée. Quand mon mari a eu un zona (ophtalmique, très très douloureux), même le médecin ET le pharmacien lui ont conseillé d’aller en voir un. Il n’y est pas allé, parce qu’il n’y croit pas… mais j’ai eu des échos plutôt posotifs au sujet des rebouteux (dont mon père, qui y était allé pour la même raison). Donc bon, ça joue peut-être sur le côté psy, mais si ça marche hein! 🙂

    Réponse
  5. A t’il été proposé une étude comparant action du rebouteux et action placebo (par un non rebouteux) pour la douleur liée aux brûlures? L’action étant pré déterminée et respectant un cadre commun. L’hypothèse nulle serait: « nous n’attendons aucune différence sur le critère d’évaluation principale ».
    Le critère d’évaluation principal pourrait être l’auto évaluation de la douleur par le patient à différents temps (T0, T1, T4, T12, T48…).
    Le seul critère secondaire d’objectivité viable pourrait être zones corticales activées à l’IRM fonctionnelle.
    Lien possible entre croyance et EBM.
    Maintenant, les croyances sont tellement mises à mal dans nos sociétés qu’il faut en préserver quelques unes. Surtout si elles sont inoffensives et humainement orientées

    Réponse
  6. Elisa

     /  octobre 31, 2012

    Vous êtes vous interrogée sur vos propres croyances transmises pas vos prof/médecin de l’université, croyances éprouvées  » scientifiquement »? Il n’y a qu’a lire les blog de médecins et de malades pour voir étaler les croyances et pratiques du passé proches et lointain : médicaments inutiles (mais « preuves » scientifiques à l’appui, lorsqu’on accole scientifique on a tout dit de même lorsqu’on écrit, c’est pas scientifique ), plus graves opérations invalidantes et inutiles dans le total mépris des malades je pense particulièrement aux hystérectomies pratiquées lorsque les malades sont endorméies sans accord préalables et surtout sans bénéfoice. Ce sont des médecins ou des charlatans? Se spont ils fait payés ou non?
    Ce genres de pratiques médicales se font en toute impunité!
    J’ai apprécié la posture de mon pédiatre qui devant des molluscums contagiusums de mon fils ( rien que les mots font peur) m’a dit cela ne se soignait pas ou alors il fallait y aller à la curette, c’est douloureux et ça revient, qu’il vallait mieux faire conjurer. Au moins il n’a pas cherché à faire le scientifique qui ne croit pas à toutes ces fadaises pour la pseudo raison que ce n’est pas prouvé « scientifiquement », que c’est « psychologique » encore un mot pour décrédibiliser le processus de guérison (on ne sait effectivement pas comment il agit). J’ai fait conjuré, les gens que je connais qui font cela ne se font pas payer ( contrairement aux médecins , je trouve normal que les médecins se fassent payer lorsqu’ils soignent dans le respect de leur clientèle) car ils considèrent qu’ils ont un don à partager. Mon fils a été guéri en deux mois ( à comparer à la durée de vie habituellement rencontrée de ces trucs), c’était la première fois que mon amie conjurait ce genre de truc, elle m’avait prévenu qu’elle n’était pas du tout sure que cela fonctionnerait.
    En rejetant ces « fadaises », peut être voulez vous vous protéger de « l’ignorance », vous rassurez? Il n’y pas si longtemps ( un peu quand même) les maladies étaient décritent pas des médecins ( donc des gens sérieux de l’époque) en terme d’humeurs qui se baladent dans le corps qui montent au cerveau , un peu comme les vers quoi…..

    Réponse
    • Oui, je me suis interrogée, et je m’interroge même de plus en plus. Il est certain que nous, médecins occidentaux, ne pouvons absolument pas prétendre comprendre et expliquer tout ce qui se passe dans le corps humain. Ce serait très présomptueux et illusoire. Après, nous avons une formation qui nous apporte des repères, et il n’est pas toujours évident de voir ces repères mis à mal. De plus, il est difficile parfois de faire la part des choses entre certaines approches parallèles de la médecine intéressantes (coupeur de feu par exemple), et le vrai charlatanisme. Pas facile…j’essaye de rester ouverte au maximum, et j’explique toujours aux patients que notre approche occidentale de la médecine n’est pas vérité unique, et qu’il nous reste beaucoup de choses à découvrir.

      Réponse
  7. tourmalyne

     /  octobre 31, 2012

    Au niveau des brulures, j’ai appris qu’un jeune médecin de ma région a fait sa thèse sur les coupeurs de feu (« Place des coupeurs de feu dans la prise en charge ambulatoire et hospitalière des brulures en Haute-Savoie en 2007 » elle est trouvable facilement sur le web). J’ai seulement attaqué le début, mais ça se lit facilement.

    Réponse
    • Fort intéressante cette thèse. La relation humaine dépasse t’elle l’effet placebo en terme d’efficacité? Autrement dit, cette dynamique est-elle l’addition de l’effet placebo + un effet thérapeutique?
      Si quelqu’un a une thèse à ce sujet, cela m’intéresse.
      Désolé, je fais mon marché…:)

      Réponse
  8. Pour ma part, je suis très intéressée par l’approche énergétique, notamment dans les problèmes récidivants, fonctionnels ou pas. Kinésiologie, micro-kiné, ou autre dénomination, les soins énergétiques sont basés sur les médecines traditionnelles plutôt orientales, qui ont fait leurs preuves même si pas forcément étudiées, analysées, EBMisées…
    J’ai beaucoup de respect pour les rebouteux et autres « arrêteurs de feu », j’accepte que ce n’est pas parce que notre esprit (trop) cartésien ne les comprend pas, que ces pratiques seraient du charlatanisme…
    Un exemple de formation très sérieuse en énergétique:
    http://www.cassiopee-formation.com/formation-nathuropathe-energetique-1.php
    Je crois que l’essentiel est d’écouter les patients te raconter leur ressenti. Et pour cela, ton « Hmmm » me semble tout à fait adapté, plutôt qu’un jugement acerbe ;))

    Réponse
    • Oui, je suis d’accord avec toi. Il est clair que notre approche occidentale de la médecine ne prend pas en compte le corps humain dans sa globalité. Et il est tout aussi clair pour moi que nous ne maîtrisons qu’une infime partie de ce qu’il se passe réellement. Donc j’essaie de rester ouverte, même si je ne comprends pas tout. Après, comme je le disais en réaction à un autre commentaire, il est parfois difficile de faire la part des choses entre une médecine parallèle sérieuse et le vrai charlatanisme..

      Réponse
  9. Elea

     /  novembre 1, 2012

    Expériences vécues avec des gens qui ont le secret comme on dit en Suisse: je travaillais dans une crêperie, mon collègue se brûle sur la plaque à 300°C, main extrêmement rouge, qui cloque. Moi débarquant de Paris, j’étais partie pour l’emmener à l’hosto. Ma collègue lui fait mettre la main sous l’eau froide et appelle une connaissance qui a le secret. En 10 minutes il n’y avait plus rien… Je ne sais pas comment a pu jouer l’aspect psychologique, mon collègue était afghan et son français se limitait à l’époque aux ingrédients des crêpes…
    On m’a aussi plusieurs fois levé des brûlures sans que je ne garde aucune trace.
    Après mon accouchement, j’ai développé un eczema sur tout le corps. comme j’allaitais et que les médecins consultés ne semblaient pas connaître le Crat ça a été assez épique pour avoir des prescriptions d’antihistaminiques compatibles et avec finalement des effets limités (je me grattais moins mais les éruptions persistaient). je suis de retour en France, mais de guerre lasse j’en parle à des amis en Suisse. Je passe un coup de fil, le lendemain tout avait disparu. Alors concomitance, hasard, coïncidence, je veux bien, du moment que ça fonctionne….
    Précisions: je n’ai jamais payé personne qui avait le secret, on peut donner quelque chose qui est reversé à une association caritative en général, mais rien n’est jamais demandé. Par ailleurs le CHUV de Lausanne (un des grands hôpitaux d’Europe) fait appel aux coupeurs de feu très régulièrement.

    Réponse
    • Toutes les approches sont bonnes à prendre, tant que l’objectif est de soulager les patients. Pour moi, c’est valable pour les coupeurs de feu, mais aussi pour d’autres médecines traditionnelles : acupuncture et autres. Et il est clair qu’il n’y a pas qu’un mécanisme psychologique. Nous ne maitrisons pas tout, avec notre médecine occidentale, ce serait prétentieux de le croire.
      Je dis aux patients que je n’ai pas été formée, donc que je ne comprends pas les mécanismes, mais que si ça fonctionne il ne faut pas s’en priver. Mais c’est vrai que c’est parfois difficile de mettre de côté notre vision cartésienne et rationnelle de la médecine, seule forme de médecine inculquée pendant des années d’études.

      Réponse
  10. Marie

     /  novembre 1, 2012

    Moralité: toujours avoir un coupeur de feu sous la main quand on fait des crêpes (sinon la biafine c’est bien aussi)

    Réponse
  11. On est souvent obligés de composer avec les croyances. Que ce soient les vers, la lune, le coca salvateur en période de gastro, les porteuses de zona ou les magnétiseurs. Les labos jouent aussi sur la croyance en le médicament par les médecins pour faire leur promo. Se former sur un réseau indépendant, lire des études EBM permet de faire un peu de tri. Encore que… Les patients sont tous uniques, et existe-t-il une étude de non infériorité de Margot qui porte le zona versus l’aciclovir chez l’adulte immuno-compétent?
    Pour ma part, je m’en remets à la maxime « primum non nocere ». Je sais aussi que de nombreux patients ne me confie pas leurs alternatives. C’est une chose à évoquer devant un INR qui devient subitement particulièrement instable…

    Réponse
  12. Kewan

     /  janvier 16, 2013

    Salut !

    J’ai eu les mêmes surprises que toi. Les rares qui me demandent (avec un sourire en coin) ce que je pense des conjureurs de vers, je leur réponds (avec un sourire en coin bien sûr) que je m’en tape tant que ça ne leur fait pas de mal, et que tant mieux si ça leur fait du bien.
    Ce qui m’interpelle c’est que j’ai l’impression que les croyances sont très variables selon les régions. Les vers, c’est courant en loire-atlantique alors que le Morbihan ne m’en avait pas parlé. Les coupeurs de feu sont très nombreux en Mayenne, comme les magnétiseurs, mais on ne m’en parle quasiment pas dans le 44. Ton véreux, il venait d’où ? (bizarrement, par ici, on parle des vers mais pas trop de la lune… Bizarre, tiens.)

    Réponse

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