Caquètements

Il est 7h45, et je suis en route pour Saint Bledpomé, ou je vais débuter un nouveau remplacement chez le Docteur Tulipe.

L’invitée de la matinale de ma radio favorite est Marine Lepen,  pourvu que ce ne soit pas un mauvais présage…

J’arrive de bonne heure, et me gare devant le cabinet. J’aime arriver bien en avance les premiers jours de remplacement. Je prends le temps de farfouiller partout, j’ouvre tous les tiroirs, je teste le logiciel et l’imprimante. Je me déstresse un peu. Comme ça, quand le premier patient arrive, je suis à peu près sereine et crédible, j’ai l’impression de maîtriser la situation.

Mais aujourd’hui rien ne se passe comme d’habitude. L’épouse du Dr Tulipe a visiblement oublié de me déposer les clés dans la cachette convenue. Je n’ai que le numéro du cabinet, ce qui est complètement inutile dans ma situation, et bien sûr les Tulipe ne sont pas sur les pages blanches.

Mon anxiété grandit au fur et à mesure que Marine, pas vraiment compétente pour détendre l’atmosphère, continue à s’époumonner contre l’UMP, les socialistes, les étrangers, l’Eurovision, les journalistes et les humoristes (pourquoi n’ai-je pas changé de radio ??? Mystère…).

Au bout de 30 minutes d’attente, une voiture se gare à côté de moi. C’est peut-être Mme Tulipe ? Raté, ce sont mes premiers patients. Je leur explique que peut être qu’elle va venir quand même, et que si elle ne vient pas, on demandera à la dentiste d’à côté quand elle arrivera, elle a peut-être des doubles et je leur dis que je suis désolée.

Capital crédibilité à zéro pour le coup.

Au bout de 45 minutes d’attente, Mme Tulipe débarque enfin avec les clés. Elle prend ça à la légère, me dit que les patients attendront. Je ne sais pas si elle prend bien conscience qu’elle m’a bousillé tout mon rituel pré-rempla antistress. En plus je vais commencer avec ½ heure de retard. Je la déteste.

Mes patients attendent encore un peu le temps que je m’installe. Pas le temps de farfouiller dans les placards, on y va.

Ils sont vraiment mignons, tout vieux et tout gentils. Ils ne m’en veulent pas pour mon retard, et puis ils sont à la retraite, ils ont tout le temps. Ils se marrent, moi aussi, l’ambiance se détend.

Ils viennent pour le renouvellement, ça va. Ils viennent pour la prise de sang aussi, ça va moins. Car il n’y a pas de laboratoire à Saint Bledpomé, c’est qu’c’est l’docteur ici qui fait les prises de sang ma p’tite dame.

Comment leur dire que je n’ai plus fait de prise de sang depuis mon stage d’externe de gynéco il y a 6 ans, sauf une quand j’avais été réquisitionnée par les gendarmes mais ça compte pas parce que le patient avait des veines comme des boulevards … j’opte pour le silence et je prie.

C’est un carnage. J’arrive péniblement à remplir deux tubes pour Monsieur avant que la veine bougne inexpliquablement, et je ne parviens pas à le repiquer par la suite. Pour Madame c’est plus simple, je n’y arrive carrément pas malgré plusieurs tentatives. « Il paraît que j’ai les veines qui roulent », qu’elle me dit. Cette tentative pour me rassurer face à mon incompétence me va droit au cœur. Mais ça ne change rien, elle devra aller au labo à 25 bornes d’ici après avoir été piquée pour rien.

La journée s’annonce mal…

J’ai donc pris une heure de retard, et ma confiance en moi, déjà fluctuante à la base, en a pris un sacré coup.

La matinée est un cauchemar. Finalement, je me rends compte que j’ai eu de la chance avec mes deux premiers patients, parce que les gens de Saint Bledpomé ne sont pas particulièrement aimables. Ils se méfient, me demandent depuis combien de temps j’exerce, disent qu’ils aimeraient quand même bien voir le Dr Tulipe, m’enfin bon ils vont faire sans puisqu’ils n’ont pas le choix (soupirs).

On dirait presque qu’ils lui en veulent au Dr Tulipe. C’est vrai ça, il aurait pu les prévenir avant de faire son infarctus massif avec triple pontage.

Ils sont un peu frontaux aussi à Saint Bledpomé… je me fais draguer par deux octogénaires, dont un avec tendances masochistes : « j’aimerais tellement que vous me fassiez des misères ». Bah…non pas cette fois, non, enfin si vous insistez je suis très forte en prises de sang (niarkniark).

Bref, un cauchemar.

A quatorze heures, je retrouve titine pour faire une visite en maison de retraite. J’ai l’estomac noué, je suis au bord des larmes, j’ai l’impression d’avoir bossé 12 heures.

A la radio, Marine a laissé la place à un reportage surprenant sur une dresseuse de poules. Je ne suis pas connaisseuse en poules, et ce n’est pas un sujet qui me passionne habituellement. La dresseuse, exaltée par son métier, est interviewée. Elle explique que quand on lui demandait ce qu’elle voulait faire plus tard, étant enfant, elle hésitait entre le cirque et être fermière. Elle a concilié les deux, tout simplement.

Je n’aurais pas cru qu’un reportage sur des poules me ferait autant de bien. Tout cet enthousiasme me revigore, et je vais faire ma visite le cœur un peu plus léger.

En ces temps orageux pour les jeunes médecins, alors qu’on veut les contraindre à s’installer dans des zones rurales qu’ils n’ont pas choisies, je voudrais seulement dire que je n’aimerais pas trop qu’on me force à travailler à Saint Bledpomé. Peut-être que j’arrêterais la médecine, et que je deviendrais dresseuse de poules moi aussi.

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9 Commentaires

  1. Voilà un très très joli texte. Et vachement rassurant pour ma part, qui suis au moins aussi angoissée que toi avant de débuter un rempla, histoire de ne pas tout chercher une fois en consultation avec les patients, comme les abaisses-langues qui sont juste sous tes yeux mais dans un pot rose alors que le précédent rempla c’était une boîte en métal… Les prises de sang j’ai eu ça aussi, Le premier rempla c’était un fiasco, j’en ai un souvenir de nullité totale. le second, j’avais été prévenue avant et je suis allée faire une formation express à la maison de retraite du patelin, heureusement je suis tombée sur un infirmier ultra sympa et pédagogue et j’ai pu m’en sortir. Mais ce n’est clairement pas ma tasse de thé… Les médecins qui les fond rendent clairement service à la population, mais en général il y a quand même des infirmière(s) qui peuvent s’en charger si le labo est trop loin. Nous avons chacun nos compétences, qui sont différentes et pas forcément techniques…il faut se faire plaisir en bossant et développer ce qui te plaît avant tout: pourquoi pas quelques poules à l’arrière de ton futur cabinet?

    Réponse
  2. Les remplas, le stress de la nouveauté à chaque fois, des patients pas toujours sympas, des lieux plus ou moins accueillants… Certains jours, je regrette un peu ça, ces changements, le stress d’un nouveau cabinet… Mais ces jours sont rares, et soyons honnêtes, je regrette plutôt les semaines de glandouille qui s’intercalaient. Il y a plus d’autres jours, des jours simples, où j’ai la clé, ma clé, et j’arrive au cabinet, je fais du thé, je sais où tout se trouve, je sais quoi faire quand cette c* d’imprimante arrête de bosser, je sais où trouver mes patients à la maison de retraite, parfois je n’allume même pas le gps pour les visites.
    Bonne continuation

    Réponse
  3. goldoralex

     /  juillet 7, 2012

    le premier jour d’un nouveau rempla… une journée cauchemardesque assurrée, je ne me souviens pas d’un premier jour qui ce soit bien passé.
    Je me souviens avoir eu envie de pleurer plusieurs fois, de jurer qu’on ne m’y reprendrait plus à bosser dans ce cabinet de m… Et à la fin du rempla, comme par miracle tout roule, et maintenant qu’on a pris ses marques, on y retournerait sans problème.

    nb ne pas activer l’option routes non pavées dans le gps quand on connait pas le coin, sinon tu va avoir besoin du fermeier du coin pour te sortir de son chemin plein d’ornières boueuses.

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  4. Bon nombre de personnes ont des métiers davantage éprouvants physiquement ou moralement alors avoir envie de pleurer après une demi-journée de remplacement face à des petits vieux… Laissez-moi rire.

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    • Tout à fait d’accord, vous avez le droit de rire de mon côté « petite nature » : )

      Réponse
    • essan run the world

       /  décembre 2, 2012

      Je ne comprend pas votre commentaire de M. O_o
      On peut tout à fait avoir « envie de pleurer » quand on se sent perdu, dépassé, que la situation nous échappe, ou que rien ne va comme on l’aurait souhaiter…où est le mal en ça ?

      PS: J’ai lu tous vos articles 🙂 j’ai beaucoup aimé !!
      Largement plus interessant que mes cours de Nutrition et même à 2 semaines des examens…….j’ai même télécharger la chanson Relax, take it easyyyyy 😉

      Réponse

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